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Par Carenews INFO - Publié le 29 juillet 2020 - 09:50 - Mise à jour le 30 juillet 2020 - 08:51
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L’écosystème Darwin, laboratoire d’initiatives sur la rive droite de Bordeaux

Visiter Bordeaux sans se rendre à Darwin, c’est un peu comme faire l’impasse sur la Tour Eiffel à Paris. Deuxième lieu le plus visité de la ville, cette ancienne caserne militaire accueille tous les ans plus de 700 000 visiteurs. Un tiers-lieu avant-gardiste qui fait cohabiter depuis plus de dix ans entreprises, associations, projets expérimentaux et grand public.

Impossible de passer à côté de l'entrée de Darwin. Crédit photo : Carenews.

 

« C'est un lieu emblématique de la résilience écologique porté par des acteurs entrepreneuriaux, associatifs, culturels, sociaux et pédagogiques », définit l’entrepreneur Philippe Barre, cofondateur de l’écosystème Darwin. Cette ancienne caserne militaire a été rachetée en 2010 par le Groupe Evolution, la holding créée par Philippe Barre pour aider des projets innovants respectueux de l'environnement. L’entrepreneur se souvient qu’il s’agissait alors d’un lieu « interlope où arrivait le meilleur comme le pire depuis l’abandon de la caserne par les militaires en 2005 ». Difficile à l’époque d’imaginer qu’il deviendrait le deuxième lieu le plus visité de Bordeaux.

Chaque année, ce sont ainsi plus de 700 000 visiteurs qui viennent travailler dans les 6 000 mètres carrés d’espace de coworking, manger au Magasin Général,  le plus grand restaurant bio de France, se retrouver entre amis pour boire une bière artisanale de la Brasserie de la Lune, chiner dans le bric-à-brac d’Emmaüs, rider dans le skatepark indoor Le Hangar, se balader dans la « zone d’agriculture urbaine expérimentale (ZAUÉ) » la ferme Niel (Ne fait pas référence au milliardaire français Xavier Niel mais au nom de l'ancienne caserne militaire, NDRL.) ou encore acheter des Veja d’occasion dans le nouveau concept store qui a récemment ouvert ses portes. Cette friche urbaine rénovée abrite même le lycée alternatif Edgar Morin (LEM). 

Le hall du Magasin Général est un lieu de rendez-vous pour tous. Crédit photo : Carenews.
Le hall du Magasin Général, un lieu de rendez-vous pour tous. Crédit photo : Carenews.

« Un tiers-lieu innovant par nature »

La particularité la plus singulière de Darwin est probablement sa capacité à faire cohabiter entreprises, associations et coopératives. Au total, 230 entreprises locataires sont hébergées dans les 6 000 mètres carrés de coworking et de bureaux, et il ne s’agit pas uniquement de structures de l’ESS : on y trouve des entreprises à mission comme des sociétés classiques. Des structures qui généreraient un chiffre d’affaires de 70 millions d’euros. 

Quarante associations résidentes, fédérées autour de l’association La 58ème, viennent également enrichir le lieu. Un mélange qui enthousiasme Alexandre Dechelotte, cofondateur de Plastic Odyssey, une entreprise à mission qui lutte contre la pollution plastique en mer : « Je ressens une intelligence collective. C’est un tiers-lieu innovant par nature où cohabitent des personnes qui ne le feraient pas en temps normal. »

Au total, plus de 700 personnes sont actives sur le site. Crédit photo : Carenews.
6 000 mètres carrés sont dédiés aux espaces de coworking et aux bureaux. Crédit photo : Carenews.

Un modèle économique rentable

Si Darwin désigne le nom du lieu, c’est le groupe Evolution qui fait office de maison-mère et gère le site. « Elle est actionnaire majoritaire ou minoritaire de chacune des 19 filiales de Darwin qui sont liées à la restauration, à l’évènementiel ou à l’immobilier. Finalement, Darwin est un écosystème non seulement sur le site mais aussi dans sa gestion », résume Marien Chazette, urbaniste chargé du développement et de la médiation urbaine et sociale du site. Philippe Barre ajoute d’ailleurs avec amusement : « Quand on me demande le statut juridique de Darwin, je réponds toujours que c’est un écosystème : toutes ses structures forment des cercles concentriques. »

Le tiers-lieu repose sur un modèle économique rentable, notamment grâce aux loyers versés par les entreprises locataires qui permettent, entre autres, d’amortir le coût de la réhabilitation des bâtiments. Pour la location de dix postes dans l’espace de coworking, il faut compter 2 730 euros par mois. En plus de cela, chaque entreprise doit reverser 5 % de son chiffre d’affaires au site, qui réinjecte le montant dans la Darwin Foundation. Ce fonds de dotation a vocation à financer et pérenniser les initiatives à but non lucratif de Darwin, comme les jardins potagers en permaculture de la ferme Niel, ou encore le village associatif qui accueille cinq familles réfugiées. Ce modèle économique permet au tiers-lieu bordelais de ne pas dépendre des subventions publiques, qui représenteraient 4 % du coût total du projet si l’on en croit son site Internet.

Quand on me demande le statut juridique de Darwin, je réponds toujours que c’est un écosystème : toutes ses structures forment des cercles concentriques.

Tendre vers le biocentrisme

L’un des postulats fondateurs de l’écosystème Darwin est de « ne plus placer l’homme en haut de la pyramide mais parmi tous les êtres vivants ». En réhabilitant l’ancienne caserne militaire, les darwiniens ont donc tout mis en œuvre pour que les différentes structures soient aussi éco-responsables que possible. 

Darwin applique le scénario de transition énergétique de l'association négaWatt qui prône la sobriété énergétique. Enercoop, également locataire des bureaux, est d’ailleurs le fournisseur d’électricité — verte et renouvelable — du tiers-lieu. Le restaurant le Magasin Général fonctionne lui en autosuffisance électrique grâce à 480 mètres carrés de panneaux photovoltaïques. Et pour pousser le vice jusqu’au bout, les bières de la microbrasserie darwinienne sont refroidies grâce à l’eau de la Garonne. Ensuite, le site recycle 80 % de ses déchets grâce à 20 différentes filières de revalorisation, dont cinq directement sur place, comme le compostage urbain. Le compost est ensuite réutilisé par la ferme Niel.

Et il n’y a pas que les déchets du site qui sont revalorisés, le mobilier l’est aussi. Philippe Barre évoque à ce sujet « l’animéité des lieux », son âme. Le mobilier du Magasin Général est fabriqué à partir de matériaux de récupération : des pots de fleurs imaginés à partir de planches de chantiers et de caisses de pommes, ou encore des tabourets réalisés à partir de l’ancienne charpente du bâtiment. Certaines des structures, comme le lycée expérimental Edgar Morin, sont même installées dans des tétrodons, une construction modulaire développée dans les années 1970. 

Un des tétrodons qui accueille les lycéens du lycée Edgar Morin. Crédit photo : Carenews.
Un des tétrodons qui accueille les élèves du lycée Edgar Morin. Crédit photo : Carenews.

Un lieu de résilience

Sur place, le maître-mot prôné par Philippe Barre est la résilience. Pour lui, les origines de Darwin, symbole de la culture urbaine bordelaise avant son rachat, teintent l’esprit du lieu. Il insiste sur ce « côté libertaire et anarchiste ancré dans l’ADN » de Darwin. 

Cet unique tiers-lieu, admiré, adoré mais aussi parfois incompris, doit de fait essuyer un certain nombre de critiques. Celle qui revient sans doute le plus souvent, c’est d’être le bastion des « bobos ». Philippe Barre se fait une joie d’y répondre : 

Je suis un bobo, je l’assume et je n’en ai pas honte. “Bobo”, ça signifie “bourgeois bohème”. Je suis issu de la bourgeoisie. J’aurais pu prendre mon argent pour devenir un “bourgeois bourrin”, mais j’ai choisi une autre voie plus frugale dont je suis très fier.

Le projet n’évolue pas non plus sans certains conflits liés à l'aménagement du site, comme la ZAC (zone d’aménagement concerté) Bastide-Niel, un projet lancé par Bordeaux Métropole Aménagement pour construire un « éco-quartier ». Les deux parties prenantes ne trouvant pas d’accord sur la délimitation et la propriété des terrains en question, Darwin continue d’occuper ces lieux depuis 2018. Philippe Barre illustre cette résistance face aux promoteurs immobiliers avec la fable « Le loup et le chien » de Jean de la Fontaine. Elle narre la rencontre d’un loup affamé avec un chien adopté par des humains. Ce dernier vante au loup les mérites d’une vie parfaite loin de la famine, jusqu’à ce que celui-ci remarque les traces d’un collier au niveau du cou du chien. Il lui répond alors : « Je ne veux en aucune sorte, Et ne voudrais même pas à ce prix un trésor. Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.»

Lisa Domergue  

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