Précarité alimentaire : quand se nourrir devient une variable d’ajustement
Ne pas avoir assez à manger, réduire ses portions, renoncer à certains produits faute de moyens : la précarité alimentaire recouvre des réalités multiples. Elle peut toucher des profils très différents et ses causes ne sont pas seulement financières. Comprendre ces mécanismes est essentiel pour apporter des réponses qui permettent à chacun de manger à sa faim et de choisir son alimentation.
Bien plus que le manque de nourriture
La précarité alimentaire reste souvent associée à une situation extrême : celle d’une personne qui n’a plus suffisamment à manger et doit recourir à l’aide alimentaire.
En France, le Code de l’action sociale et des familles définit la lutte contre la précarité alimentaire comme l’accès des personnes en situation de vulnérabilité économique ou sociale à une alimentation « sûre, diversifiée, de bonne qualité et en quantité suffisante », dans le respect de leur dignité. Cette définition rejoint un principe plus large : l’accès à une alimentation suffisante et adaptée aux besoins est un droit.
La précarité alimentaire ne se limite donc pas au recours à l’aide alimentaire. Elle peut prendre des formes moins visibles. Les travaux du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc)[1] en donnent la mesure : selon les années, entre 10 % et 16 % de la population déclarent qu’il leur arrive parfois ou souvent de ne pas avoir assez à manger. Pour certains, les restrictions s’installent dans le quotidien : 7 % des Français réduisent chaque semaine leur nombre de repas faute de moyens, 9 % diminuent leurs portions et 16 % disent plus largement se restreindre sur l’alimentation.
Des publics de plus en plus divers
La précarité alimentaire est étroitement liée au niveau de ressources. Mais l’insuffisance de revenus concerne des situations sociales très différentes : elle peut toucher des personnes qui travaillent, des familles avec enfants, des jeunes ou encore des retraités (cf. Repère).
Les données de l’aide alimentaire en témoignent : Andès, premier réseau national d’épiceries solidaires, a vu son nombre de bénéficiaires augmenter de 53 % en cinq ans, passant de 170 000 personnes en 2019 à 260 000 en 2024. De leur côté, les Banques Alimentaires accompagnent près de 2,4 millions de personnes en 2024, contre 1,8 million en 2018. Ces acteurs observent également une progression de la part des actifs parmi les bénéficiaires, y compris des salariés en CDI.
Une alimentation de plus en plus contrainte par le budget
Se loger, se déplacer, payer ses abonnements, notamment de télécommunications : une grande partie des dépenses des ménages est difficilement compressible à court terme. Ces dépenses dites « pré-engagées » représentent aujourd’hui plus de 30 % du revenu disponible des ménages[2]. Lorsque le budget se resserre, l’alimentation fait partie des postes sur lesquels il est possible d’agir plus rapidement : acheter moins, choisir des produits moins chers, réduire les portions ou supprimer certains aliments.
La forte hausse des prix alimentaires a renforcé ces arbitrages. Entre 2022 et mi-2024, les prix de l’alimentation ont augmenté d’environ 20 %. Depuis, l’inflation alimentaire a nettement ralenti, mais les prix n’ont pas retrouvé leur niveau antérieur. Pour les ménages dont le budget était déjà serré, les marges de manœuvre pour ajuster leurs dépenses restent donc faibles. Les arbitrages portent alors aussi sur ce que l’on mange. Lorsque chaque euro compte, les produits les moins chers et les plus rassasiants peuvent prendre davantage de place, tandis que les produits frais ou certains aliments plus coûteux deviennent plus difficiles à acheter[3]. Mais le revenu n’est pas le seul facteur qui détermine l’accès à une alimentation suffisante et de qualité.
Le prix n’est pas le seul obstacle
Lorsque le budget permet théoriquement d’acheter de la nourriture, d’autres contraintes peuvent limiter les possibilités de bien se nourrir : l’éloignement de l’offre alimentaire, les difficultés de mobilité, le manque de temps pour faire les courses et cuisiner, ou encore l’absence d’équipements adaptés pour conserver et préparer les aliments.
Même dans les territoires ruraux, la proximité des productions agricoles ne garantit pas toujours un accès facile à l’alimentation. L’éloignement des commerces ou des structures d’aide et les difficultés de mobilité peuvent constituer des obstacles[4].
La précarité alimentaire est ainsi rarement la conséquence d’un seul facteur. Les faibles ressources, la hausse des dépenses contraintes, les conditions de logement, l’organisation familiale ou encore l’isolement peuvent se cumuler et réduire les possibilités de choix. Elle s’inscrit souvent dans des situations de précarité plus larges, où les difficultés économiques, matérielles et sociales s’entremêlent.
Un enjeu de santé publique
Ces arbitrages alimentaires peuvent avoir des conséquences sur la santé. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle qu’une alimentation déséquilibrée augmente le risque de développer certaines maladies chroniques, notamment les maladies cardiovasculaires, le diabète et certains cancers.
Précarité alimentaire et surpoids peuvent également coexister. L’obésité résulte de nombreux facteurs, mais les périodes de restriction, l’irrégularité des prises alimentaires et un accès plus difficile à des aliments de bonne qualité nutritionnelle peuvent contribuer à fragiliser l’équilibre alimentaire. En France, 17 % des adultes sont en situation d’obésité, avec une fréquence plus importante parmi les populations les moins favorisées[5]. La précarité alimentaire peut également compliquer la prise en charge de certaines maladies chroniques, notamment du diabète, lorsqu’il devient difficile de concilier contraintes budgétaires et recommandations nutritionnelles.
Les conséquences sont aussi psychiques. Plusieurs travaux de recherche[6].mettent en évidence une association entre insécurité alimentaire et santé mentale. Une étude française menée auprès de jeunes adultes montre ainsi que l’insécurité alimentaire est associée à un risque deux fois plus élevé d’épisode dépressif et plus de trois fois plus élevé d’idées suicidaires.
Une urgence : trouver des solutions à une précarité qui risque de s’installer
Le reflux de l’inflation ne signifie pas un retour à la situation antérieure. En 2025, 49 % des Français déclaraient devoir se restreindre sur leur budget alimentaire, contre 33 % en 2020[7]. Et de nouvelles tensions sur les prix restent possibles, notamment sous l’effet des aléas climatiques ou de la hausse des coûts de l’énergie et de production. Pour les ménages dont le budget alimentaire est déjà contraint, les marges de manœuvre restent donc fragiles.
Face à cette situation, les maraudes, les distributions de repas et les épiceries solidaires restent indispensables pour répondre aux besoins immédiats. Mais les réponses évoluent aussi pour permettre aux personnes de mieux se nourrir. Le programme Mieux manger pour tous vise par exemple à proposer davantage de produits frais, diversifiés et adaptés aux besoins des personnes qui ont recours à l’aide alimentaire. Des initiatives rapprochent également producteurs, associations et collectivités pour faciliter l’approvisionnement local et rendre ces aliments plus accessibles.
La question du prix est également au cœur de nouvelles propositions. En 2026, une coalition d’associations emmenée par Foodwatch, Familles Rurales, le Secours Catholique-Caritas France et France Assos Santé défend ainsi la vente à prix coûtant, dans les supermarchés, de 100 aliments sélectionnés conformément aux recommandations du Programme national nutrition santé (PNNS).
Pour Nos Épaules et Vos Ailes, lutter contre la précarité alimentaire, c’est permettre à chacun de manger à sa faim, mais aussi de pouvoir choisir son alimentation. Une question de santé, d’égalité et de dignité.
Repère. Des publics particulièrement exposés
Familles monoparentales. 66 % des parents seuls interrogés réduisent leurs propres quantités de nourriture et 54 % sautent des repas pour permettre à leurs enfants de manger.
Source : Ipsos BVA–Andès, 2026.
Jeunes enfants. 157 581 enfants de 0 à 3 ans ont été accueillis par les Banques Alimentaires en 2024, soit 15 % de plus qu’en 2022.
Source : Fédération française des Banques Alimentaires, données reprises par le Sénat.
Étudiants. Parmi ceux déclarant des difficultés financières, 39 % disent ne pas avoir suffisamment à manger et 46 % sautent des repas pour des raisons économiques.
Source : Observatoire national de la vie étudiante (OVE), 2026.
Travailleurs pauvres. 54 % des travailleurs pauvres interrogés restreignent leurs quantités de nourriture et ne mangent pas à leur faim.
Source : Ipsos bva pour Andès, Baromètre des travailleurs pauvres, 2026.
Retraités. Ils représentent désormais 20 % des bénéficiaires des Banques Alimentaires, contre 12 % en 2016.
Source : Fédération française des Banques Alimentaires, étude Profils 2025 ; audition à l’Assemblée nationale, juillet 2026.
En savoir plus sur Nos Epaules et Vos Ailes
Nos Épaules et Vos Ailes est le fonds de dotation de l’association GPMA qui accompagne des projets associatifs agissant dans les domaines de la santé, du handicap et contre toutes formes de fragilités sociales.
À travers trois programmes de mécénat, Nos Épaules et Vos Ailes soutient une cinquantaine d’associations pour leur permettre de développer leurs actions :
- Le partenariat pluriannuel : un soutien pluriannuel pour 10 associations partenaires ;
- Le mécénat ponctuel : un financement unique pouvant atteindre jusqu’à 20 000€ pour développer des projets associatifs ;
- L’opération Atout Soleil : chaque année depuis 2007, le prix Atout Soleil récompense une quinzaine d’associations qui œuvrent auprès des personnes vulnérables.
[1] M. Bléhaut, M. Gressier et N. Paquet, « Les multiples facettes de la précarité alimentaire », CRÉDOC, Sourcing Crédoc, n° Sou2025-2027, juillet 2025.
[2] Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI), Charlie Brocard, Louis-Georges Soler et Mathieu Saujot, Hausse des prix et contraintes de revenus : le budget alimentaire des ménages pris en tenaille, novembre 2025
[3] Nicole Darmon, Christophe Dubois, Florent Vieux et al., « Inégalités sociales face à l’alimentation en France : comprendre pour agir », Cahiers de Nutrition et de Diététique, 2026.
[4] Insee Analyses Île-de-France, n°168, avril 2023, Marianne Bléhaut et Pauline Jauneau (CRÉDOC), Marie-Flavie Brasseur et Clotilde Sarron (Insee), Axelle Magnier (DRIHL), « Précarité alimentaire en Île-de-France : un risque important dans les grandes villes mais présent aussi dans les zones rurales ».
[5] Santé publique France, Avis d’experts relatif à la prévention de l’obésité dans le contexte des inégalités sociales de santé, 2024.
[6] Laura Pryor, Sandrine Lioret, Judith van der Waerden, Éric Fombonne, Bruno Falissard & Maria Melchior (2016), “Food insecurity and mental health problems among a community sample of young adults”, Social Psychiatry and Psychiatric Epidemiology, 51, 1073–1081.
[7] CRÉDOC, données reprises dans Sénat, Projet de loi de finances pour 2026 – Solidarité, insertion et égalité des chances, rapport général n° 139, 2025.