1920 : l'État-providence, quand la nation se fait protectrice
[SÉRIE « HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE ENGAGÉE »] L’État-providence a été progressivement mis en place dans les pays occidentaux à partir des années 1920, et a permis d’importants progrès sociaux. Il est aujourd’hui un partenaire essentiel des organisations engagées. Toutefois, celles-ci agissent aussi en partie pour pallier ses défaillances.
Un dimanche de l’été 1936, à Paris. Pour la première fois de leur vie, des milliers d'ouvriers partent en vacances. Les gares sont bondées, les plages se remplissent. Les congés payés, arrachés après des grèves massives et votés par le Front populaire, changent concrètement la vie de millions de personnes. Ce n'est pas de la charité, ce n'est pas du paternalisme patronal. C'est une conquête sociale, garantie par la loi, financée collectivement. C'est l'État-providence en marche.
L'État-providence est un acteur central de l'histoire de l'économie engagée, même s'il peut sembler étrange de le placer aux côtés des coopératives, des entreprises sociales ou des ONG. Pourtant, comme ces dernières, il a été créé en réponse aux défis sociaux et économiques majeurs de son époque. Il a transformé radicalement la vie des citoyens en garantissant des droits sociaux : santé, éducation, retraites, chômage. Et il est devenu un partenaire fondamental des organisations engagées, à travers les financements, les législations favorables, les délégations de services publics et la co-construction de politiques.
Qu'est-ce que l'État-providence ?
L'État-providence désigne un modèle de société où l'État garantit une répartition des ressources pour le bien commun, au-delà de ses fonctions régaliennes traditionnelles (police, justice, défense). Il repose sur des systèmes de protection sociale universels ou largement accessibles : santé, éducation, retraites, allocations familiales, assurance chômage. L'objectif est d'assurer la sécurité et le bien-être de tous les citoyens, indépendamment de leur capacité contributive immédiate.
Ce modèle s'oppose à la fois au libéralisme strict, qui laisse au marché et à la charité privée le soin de gérer les risques sociaux, et aux systèmes paternalistes où la protection dépend du bon vouloir de l'employeur ou de l'Église. L'État-providence acte les limites du marché et la nécessité d'une intervention publique structurelle.
L’État-providence ne se réduit pas à l’État central. Les politiques sociales et d’intérêt général sont mises en œuvre par un ensemble d’acteurs : administrations, agences, collectivités territoriales. À l’échelle locale, les collectivités sont souvent des laboratoires d’innovation sociale bien avant l’État central.
La genèse : 1870-1918, les premières pierres
L'État-providence ne naît pas d'un coup en 1920. Ses racines plongent dans la fin du XIXᵉ siècle, quand l'industrialisation crée des besoins sociaux criants et inédits. Les villes grossissent, les usines concentrent des masses ouvrières dans des conditions souvent misérables. Les accidents du travail se multiplient, les épidémies ravagent les quartiers pauvres, les vieillards sans ressources meurent dans la misère.
Face à ces urgences, des réformes sociales émergent en Europe. L'Allemagne d'Otto von Bismarck est pionnière. Entre 1883 et 1889, Bismarck introduit les premières assurances sociales, limitées mais obligatoires : assurance maladie, accidents du travail, invalidité et vieillesse. L'objectif est autant politique que social : couper l'herbe sous le pied des socialistes en offrant une protection minimale aux ouvriers, tout en renforçant la légitimité de l'Empire allemand.
En France, plusieurs lois posent les bases : l'assurance contre les accidents du travail en 1898, les retraites pour ouvriers et paysans en 1910. Il faut ici souligner le rôle d’abord d’aiguillon et de force motrice du mouvement mutualiste. Léon Bourgeois incarne cela ; il fait le lien entre ces expérimentations mutualistes et la montée en puissance de l’action publique. Homme politique central de la Troisième République, tour à tour parlementaire, ministre puis président du Conseil, Bourgeois agit au cœur de l’État au moment où se posent concrètement les bases de la protection sociale.
Théoricien du solidarisme à la fin du XIXᵉ siècle, il part d’un constat simple : les sociétés de secours mutuel prouvent que la solidarité fonctionne, mais elles restent inégales, fragmentées et réservées à ceux qui peuvent cotiser. Dans son ouvrage Solidarité (1896), il formule alors l’idée de « dette sociale » : chaque individu bénéficie dès sa naissance d’un héritage collectif, infrastructures, savoirs, institutions, qui crée une obligation envers la collectivité. Dès lors, la solidarité ne peut plus relever uniquement du volontariat ou de la charité, elle doit être organisée et garantie par l’État.
Cette grille de lecture irrigue directement les grandes réformes sociales de la période. Elle fournit à la République une justification philosophique et politique pour transformer une solidarité choisie en solidarité obligatoire, ouvrant la voie aux assurances sociales puis, plus tard, à l’État-providence. Cette voie médiane, entre libéralisme et socialisme, permet aux gouvernements républicains de réformer sans rupture violente, et explique pourquoi le solidarisme devient une doctrine acceptable par une large partie du spectre politique.
Au Royaume-Uni, les réformes libérales de 1906-1914 introduisent des pensions de vieillesse et une assurance maladie limitée. Ces premières mesures restent fragmentaires, souvent réservées à certaines catégories de travailleurs, mais elles installent un principe nouveau : l'État peut et doit protéger.
Comment justifier que des hommes meurent pour leur pays, que des femmes travaillent dans les usines d'armement, que des enfants grandissent sans père, si l'État n'offre rien en retour ? »
1914-1918 : la guerre comme accélérateur
La Première Guerre mondiale change la donne. L'engagement, le sacrifice des citoyens, au front et à l'arrière, pour la cause de la nation créent les conditions d'un nouveau pacte social. Comment justifier que des hommes meurent pour leur pays, que des femmes travaillent dans les usines d'armement, que des enfants grandissent sans père, si l'État n'offre rien en retour ?
Les destructions économiques, les traumatismes psychiques, les millions de blessés et de veuves rendent de nouveaux services sociaux absolument nécessaires. L'idée d'un État protecteur, garant de la solidarité nationale, s'impose. La guerre ancre également l'État-nation démocratique : les citoyens ne sont plus seulement des sujets, ils sont des acteurs, ils ont des droits.
1918-1945 : consolidation entre les deux guerres
Entre les deux guerres, l'État-providence se consolide, quoique de manière inégale selon les pays. En France, les assurances sociales sont créées en 1930, couvrant maladie, maternité, invalidité, vieillesse et décès pour les salariés de l'industrie et du commerce. Les congés payés, obtenus en 1936 sous le Front populaire après les grèves de juin, marquent un tournant symbolique : le temps libre devient un droit, non un privilège.
Au Royaume-Uni, les années 1920 voient l'extension de l'assurance chômage. Aux États-Unis, en réponse à la Grande Dépression de 1929, le New Deal de Franklin D. Roosevelt introduit en 1935 un système fédéral d'assurance retraite et d'assurance chômage (Social Security Act), ainsi que des programmes massifs de travaux publics pour relancer l'économie et redonner du travail.
Partout en Europe, la crainte du vote communiste, renforcée par la révolution russe de 1917 et les mouvements révolutionnaires qui secouent l'Allemagne, la Hongrie ou l'Italie, pousse les gouvernements à concéder des réformes sociales pour apaiser les tensions.
1945-1975 : l'âge d'or de l'expansion
C'est après 1945 que l'État-providence connaît son apogée. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des accords politiques, ou des plans, pour de fortes expansions des systèmes de protection sociale ont été scellés pour donner l'espoir d'un meilleur lendemain. En France, le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) prévoit la création de la Sécurité sociale, mise en place dès 1945 sous l'impulsion d'Ambroise Croizat, ministre communiste du Travail. Au Royaume-Uni, le rapport Beveridge de 1942 dessine un système de protection sociale universel, concrétisé par la création du National Health Service (NHS) en 1948.
Après 1945, l'Europe est en ruines. La reconstruction passe également par un renforcement de l'État-providence. Les pays scandinaves développent des systèmes de protection sociale parmi les plus complets au monde, combinant universalité, générosité et efficacité. En France, l'Unédic est créée en 1958 pour gérer l'assurance chômage, de manière paritaire entre syndicats et patronat.
Concrètement, que recouvre l'État-providence durant cette période ?
- Santé : les systèmes de santé universels se généralisent. Le NHS britannique offre des soins gratuits à tous. En France, la Sécurité sociale rembourse une part croissante des frais médicaux.
- Éducation : elle devient gratuite et obligatoire dans de nombreux pays. L'enseignement secondaire et supérieur se démocratise.
- Retraite : les régimes de retraite sont créés ou renforcés, permettant à des millions de personnes de finir leur vie dignement.
- Chômage : l'assurance chômage se formalise, offrant un filet de sécurité aux travailleurs licenciés.
- Logement social : des programmes massifs sont lancés pour répondre à la demande de logements décents, notamment dans les grandes villes en pleine expansion.
- Allocations familiales : elles se renforcent partout pour réduire la pauvreté infantile et soutenir la natalité.
- Réduction des inégalités : grâce à des politiques fiscales progressives et à une redistribution des richesses via les services publics, les inégalités de revenus se réduisent de manière significative. Le niveau de vie des classes moyennes et populaires s'améliore nettement.
L'État-providence ne se limite pas à redistribuer. Il intervient massivement dans l'économie. »
Le rôle de l'État dans l'économie
L'État-providence ne se limite pas à redistribuer. Il intervient massivement dans l'économie. Le « consensus keynésien » guide des politiques ambitieuses pour éviter les crises des années 1930. De nombreux secteurs clés sont nationalisés : énergie, transports, banques, en France, au Royaume-Uni, et ailleurs. L'État investit massivement dans les infrastructures, l'éducation, la recherche et l'innovation, soutenant ainsi la croissance économique et le développement social.
En France, 24 % des salariés sont aujourd'hui fonctionnaires, et 50 % du PIB passe par l'État, un record mondial parmi les démocraties. C’est le résultat direct de l'expansion de l'État-providence durant les Trente Glorieuses.
Soutiens politiques : un large consensus
L'État-providence bénéficie d'un soutien transpartisan durant cette période. En France, le général de Gaulle, figure dont la famille politique se classe à droite, soutient activement les politiques sociales. Au Royaume-Uni, conservateurs et travaillistes partagent un consensus sur le Welfare State. Partout en Europe, sociaux-démocrates, démocrates-chrétiens, conservateurs modérés et même certains libéraux reconnaissent la nécessité d'un État protecteur.
Ce consensus repose sur plusieurs convictions partagées : la paix sociale est indispensable à la croissance économique, l'éducation et la santé sont des investissements dans le capital humain, et la redistribution réduit les tensions politiques. La crainte du communisme joue aussi un rôle : mieux vaut concéder des droits sociaux que risquer une révolution.
La relation entre l’État et les différentes familles de l’économie engagée dépend aussi fortement des majorités politiques. Historiquement, les gouvernements tendent à réformer plus volontiers les modèles avec lesquels ils sont idéologiquement proches ou ils entretiennent un dialogue ancien.
En France, les étapes sur la structuration juridique de l’économie sociale et solidaire sont toujours issues de gouvernements où les socialistes ou le centre gauche de l’époque sont présents. Les avancées sur la responsabilité sociétale des entreprises (RSE), ou la loi Pacte de 2019, plus récentes, ont, elles, été portées sous des gouvernements de droite et de centre droit. À croire que l’on réforme plus facilement les siens.
Après 1975 : ajustements et critiques
Dans les années 1970, les critiques néolibérales remettent en question l'État-providence. Des économistes comme Friedrich Hayek et Milton Friedman dénoncent l'inefficacité de l'État, la bureaucratie, les effets pervers des aides sociales qui décourageraient le travail. La fin des Trente Glorieuses, marquée par les chocs pétroliers de 1973 et 1979, entraîne chômage de masse et ralentissement de la croissance.
Les années 1980 voient l'arrivée au pouvoir de gouvernements néolibéraux : Margaret Thatcher au Royaume-Uni (1979), Ronald Reagan aux États-Unis (1981). Ils mènent des politiques d'austérité, de dérégulation et de privatisation, modifiant profondément les systèmes de protection sociale. L'État-providence ne disparaît pas, mais il se réoriente, se contracte parfois, devient plus conditionnel.
L'État-providence et l'économie engagée : partenaires et rivaux
L'État-providence entretient une relation complexe avec l'économie engagée. D'un côté, il en est un partenaire fondamental :
- Statuts juridiques innovants : association (loi de 1901), coopérative (loi de 1947), fondation (1987), agrément Esus (2014), entreprise à mission (2019).
- Co-construction de politiques publiques : écoute des plaidoyers, collaboration terrain, délégation de services publics.
- Création de normes : obligations encadrant l'activité économique (environnement, social).
- Financements : subventions, appels à projets, visibilisation de programmes.
Plusieurs innovations sociales illustrent cette relation de partenariat : le statut de « compagnon » spécifique à Emmaüs et créé en 1949 hors droit du travail classique ; l’expérimentation Territoires zéro chômeur de longue durée (depuis 2016) ; le service civique (expérimenté par l’association Unis-Cité dès 1995, devenu politique nationale depuis une loi de 2010) ; ou encore les politiques de réduction des risques en matière de drogues, sont nés d’expérimentations portées par des acteurs associatifs avant d’être reconnues, encadrées ou généralisées par l’État.
De l'autre côté, certains voient l'économie engagée comme prospérant dans les trous laissés par l'État-providence et le marché classique. Au Kenya, Shofco, une entreprise sociale, fournit des services essentiels dans les bidonvilles : eau potable, écoles, bibliothèques, soutien aux femmes victimes de violence, assurances et développement économique. Ce que l'État ne fait pas, ou mal, l'économie engagée tente de le combler.
L'économie engagée peut challenger l'État, l'inciter à évoluer par le plaidoyer, l'expérimentation, la démonstration de ce qui fonctionne. »
L'économie engagée peut aussi challenger l'État, l'inciter à évoluer par le plaidoyer, l'expérimentation, la démonstration de ce qui fonctionne. Cette influence est tout de même très relative. Plus un secteur ou une organisation pèse économiquement, plus elle peut consacrer de ressources à cette relation avec l’État : expertise juridique, plaidoyer, capacité de mobilisation, présence dans les instances de concertation.
L’économie engagée n’échappe pas à cette logique. Certaines familles (grandes associations, grandes fondations, réseaux structurés) dialoguent plus facilement avec l’État que d’autres, plus petites, plus locales ou plus fragiles. Quoi qu’il en soit, l'économie non engagée, qu’on s’abstiendra de définir ici, a beaucoup plus de poids que l’économie engagée, même avec une définition large, et même unie et regroupée. Ainsi les politiques publiques ne soutiennent en réalité que peu cette économie engagée, par rapport aux bénéfices qu’elle apporte.
Et aujourd'hui ?
En 75 ans, l’État-providence a divisé par deux la pauvreté en Europe, allongé l’espérance de vie de 30 ans, et permis à des millions d’enfants d’accéder à l’éducation. Pourtant, il est aujourd’hui menacé par la dette, la mondialisation, les populismes et les nouveaux défis majeurs : transition écologique, pandémies, accueil de nouveaux habitants, nouveaux pouvoirs des médias digitaux.
L'État-providence doit évoluer. Il ne peut plus tout faire seul. Pourtant, comme le montre la crise du Covid, il reste irremplaçable. L'État-providence reste une force majeure de l'économie engagée, non comme un secteur parmi d'autres, mais comme un cadre structurant, un partenaire, souvent un catalyseur.
Son histoire rappelle qu'il est possible de transformer radicalement la société par l'action collective et politique, et que les droits sociaux ne tombent jamais du ciel : ils se conquièrent, se défendent, se réinventent.
C'est en soutenant l'économie engagée, en lui créant de nouveaux espaces d'action et en co-construisant avec elle que l'État pourra répondre à ces problèmes contemporains. L’enjeu est de canaliser les énergies entrepreneuriales, au sens large donc individuelles et collectives, vers un projet commun et de long terme : une transition écologique et sociale.
Planification et entrepreneuriat ? C’est ce paradoxe qu’il faut résoudre.
Félix Beaulieu 
Retrouvez l'ensemble des articles déjà parus de la série « Histoire de l'économie engagée », par Félix Beaulieu :
- Une histoire de l'économie engagée : note d’intention
- Antiquité : l’apparition de la philanthropie
- 1860 : quand la coopération devient un mouvement
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1860 : le paternalisme patronal, entre bienveillance, contrôle social et utopie industrielle
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1870 : le bénévolat moderne, quand l'engagement devient un choix
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1920 : l'État-providence, quand la nation se fait protectrice
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