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Par Carenews INFO - Publié le 5 mai 2026 - 07:45 - Mise à jour le 5 mai 2026 - 07:45
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1970 : la microfinance, des racines européennes à la renaissance par la Grameen Bank

[SÉRIE « HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE ENGAGÉE »] La microfinance consiste à donner accès à des services financiers aux personnes exclues du système bancaire classique. Elle s'est développée à partir des années 1970, notamment grâce à Muhammad Yunus, au Bangladesh, comme un outil de lutte contre la pauvreté et d'« empowerment », notamment des femmes. Elle trouve ses racines dans les coopératives d'épargne et de crédit, apparues dans l'Europe du XIXe siècle.

La microfinance prend ses racines dans les coopérative d’épargne et de crédit nées en Europe au XIXe siècle. Elle s'est développée à partir des années 1970, notamment notamment grâce à Muhammad Yunus, qui recevra le Prix Nobel de la paix en 2006. Crédit : Agathe Hocquet, Carenews.
La microfinance prend ses racines dans les coopérative d’épargne et de crédit nées en Europe au XIXe siècle. Elle s'est développée à partir des années 1970, notamment notamment grâce à Muhammad Yunus, qui recevra le Prix Nobel de la paix en 2006. Crédit : Agathe Hocquet, Carenews.

 

 

En 1976, dans le village de Jobra, au Bangladesh, Muhammad Yunus, professeur d’économie, croise la route de Sufia Begum. Cette femme, comme tant d’autres, fabrique des tabourets en bambou mais, faute de capital, reste prisonnière des usuriers locaux. Yunus décide alors de lui prêter quelques dollars de sa poche. Ce geste, simple en apparence, va semer la graine d’une révolution mondiale : la microfinance. « Le crédit est un droit humain », martèlera plus tard Yunus, qui recevra le Prix Nobel de la paix en 2006 pour avoir permis à des millions de personnes d’accéder à l’autonomie économique.

Mais l’histoire de la microfinance ne commence pas au Bangladesh. Elle plonge ses racines dans l’Europe du XIXe siècle : en 1849, Friedrich Wilhelm Raiffeisen fonde en Rhénanie la première coopérative d’épargne et de crédit, offrant aux ouvriers pauvres un accès au crédit mutualisé. Ces sociétés coopératives, inspirées par des valeurs de solidarité, essaiment ensuite en Europe et en Amérique du Nord, puis dans le monde entier. Cependant, malgré leur succès, elles restent inaccessibles à une grande partie des populations les plus pauvres, notamment dans le « Tiers-monde » des années 1970.

 

Microfinance, microcrédit, finance inclusive : de quoi parle-t-on ?

 

La microfinance désigne l’ensemble des services financiers (principalement des micro-prêts, mais aussi parfois l’épargne, l’assurance ou les transferts) proposés à des personnes exclues du système bancaire classique. Le microcrédit, au sens strict, ne concerne que les prêts de faible montant accordés à des entrepreneurs ou artisans qui ne peuvent pas accéder aux prêts bancaires traditionnels. La finance inclusive, concept plus large, vise à offrir à tous un accès à l’ensemble des services financiers.

Dans cet article, nous nous concentrons sur la microfinance au sens du crédit : ces petits prêts qui changent parfois toute une vie, en particulier dans les zones rurales ou les quartiers urbains défavorisés.

 

Pourquoi la microfinance émerge-t-elle dans les années 1970-80 ?

 

Au sortir des Trente Glorieuses, la pauvreté reste massive dans de nombreux pays du Sud. Les banques traditionnelles refusent de prêter aux plus pauvres, jugés insolvables et sans garantie. Les ONG de développement, actives depuis les années 1960, cherchent alors des solutions durables pour briser le cercle vicieux de la pauvreté et de l’exclusion bancaire.

C’est dans ce contexte que Muhammad Yunus expérimente, dès 1976, des prêts collectifs à Jobra. Il découvre que les femmes pauvres, organisées en petits groupes solidaires, remboursent leurs dettes avec une rigueur exemplaire. En 1983, la Grameen Bank (« banque de village ») est officiellement créée au Bangladesh, avec pour principe de prêter sans garantie à des groupes de femmes, responsables collectivement du remboursement.

 

Acteurs clés et histoires de vie

 

L’histoire de Sufia Begum, l’une des premières clientes de la Grameen Bank, illustre la portée de ce modèle. Piégée par les taux usuraires, elle n’avait besoin que de quelques dollars pour acheter du bambou en gros et augmenter sa production de tabourets. Grâce au microcrédit, elle a pu sortir de la pauvreté, scolariser ses enfants, et devenir autonome. Des milliers d’histoires similaires existent, du Bangladesh à la France en passant par la Bolivie.

La Grameen Bank n’est pas la seule pionnière. Au Bangladesh, Brac (fondée en 1972) et ASA développent aussi des programmes de micro-crédit. En Amérique latine, BancoSol (Bolivie, 1992) devient la première banque commerciale de microfinance. En Afrique, Finca et d’autres ONG adaptent le modèle à des contextes ruraux très différents.

En France, l’Adie (Association pour le droit à l’initiative économique), fondée en 1988, propose des microcrédits (jusqu’à 10 000 €) et un accompagnement personnalisé aux personnes exclues du crédit bancaire pour créer leur entreprise. Initiative France et France active jouent aussi un rôle clé dans l’accompagnement des micro-entrepreneurs.

Aujourd’hui, la Grameen Bank revendique plus de 9 millions de membres, principalement des femmes. Brac est devenue la plus grande ONG du monde, et l’Adie a financé plus de 250 000 micro-entrepreneurs en France.

 

En 2018, on estimait à 140 millions le nombre d’emprunteurs du microcrédit dans le monde, pour un encours total de 124 milliards de dollars. »

 

L’impact aujourd’hui : chiffres et évolutions

 

La microfinance a connu une expansion spectaculaire depuis les années 1990. En 2018, on estimait à 140 millions le nombre d’emprunteurs dans le monde, pour un encours total de 124 milliards de dollars. 80 % des bénéficiaires sont des femmes, et 65 % vivent en milieu rural. En France, l’Adie a permis la création de dizaines de milliers de micro-entreprises, avec un taux de remboursement supérieur à 95 %.

Ce qui reste : la microfinance continue de jouer un rôle d’inclusion financière majeur, en donnant accès au crédit à ceux qui en étaient privés. Elle favorise l’autonomisation, l’entrepreneuriat local, et l’innovation sociale, notamment en direction des femmes et des populations rurales.

Ce qui a changé : l’essor des fintechs et du digital bouleverse le secteur, avec l’apparition de plateformes de prêts entre particuliers, de micro-assurances et de services mobiles. Les débats sur l’éthique (taux d’intérêt parfois élevés, surendettement) et l’impact réel sur la pauvreté sont plus vifs que jamais. Le modèle s’hybride, mêlant ONG, banques commerciales et acteurs publics.

Aujourd’hui, la microfinance ne se limite plus au simple soutien à la survie économique. Dans de nombreux pays, elle accompagne la croissance et la transformation des activités. En Côte d’Ivoire, par exemple, une institution de microfinance a récemment choisi d’augmenter la taille des prêts pour ses clientes les plus régulières. Résultat : beaucoup de femmes sont passées du commerce de rue à la création de véritables petites entreprises. Cette évolution, appuyée par une étude d’impact, montre que la microfinance peut aussi soutenir la professionnalisation et l’essor d’une nouvelle génération d’entrepreneures, et pas seulement leur permettre de subsister.

La microfinance devient également un levier pour la transition écologique, notamment en Afrique de l’Ouest. Dans les campagnes sénégalaises, des agricultrices membres de la Fenab, accompagnées par Caurie Microfinance et Enda Pronat, ont pu financer l’irrigation goutte-à-goutte, l’achat de semences bio ou l’installation de panneaux solaires grâce à des microcrédits, montrant que la microfinance est aujourd’hui un levier direct de la transition agroécologique. Ces petits prêts leur ont permis de réduire leur consommation d’eau, d’augmenter leurs rendements et de vendre des légumes bio sur le marché local.

Comme elles, des milliers de petits producteurs sénégalais bénéficient aujourd’hui de la microfinance pour passer à l’agriculture biologique ou investir dans des équipements solaires, montrant que ces outils financiers soutiennent aussi l’innovation agricole et la résilience face au changement climatique. 

 

Visions sous-jacentes

 

La microfinance incarne une vision de l’autonomie contre l’assistanat : elle donne aux bénéficiaires les moyens de s’en sortir par eux-mêmes, sans dépendre d’une aide extérieure. Elle valorise l’entrepreneuriat social, le développement par le bas (« bottom-up ») et l’empowerment, notamment des femmes. Mais elle n’est pas une panacée : sans accompagnement, sans régulation, elle peut aussi conduire au surendettement ou à la reproduction des inégalités.

 

La microfinance, née d’un geste simple au Bangladesh et inspirée par des racines européennes séculaires, a transformé le paysage de la lutte contre la pauvreté. »

 

Aujourd’hui la microfinance peut-être considérée comme une des branches de la finance solidaire, qui s’est particulièrement développée à partir des années 1980-90.

La microfinance, née d’un geste simple au Bangladesh et inspirée par des racines européennes séculaires, a transformé le paysage de la lutte contre la pauvreté. Elle a prouvé que les plus pauvres sont solvables, innovants et dignes de confiance. Mais son efficacité dépend des modalités, de l’accompagnement et du contexte. Plus qu’un remède miracle, la microfinance est un levier parmi d’autres pour bâtir une économie plus inclusive et solidaire.

 

Félix Beaulieu 

 


Retrouvez l'ensemble des articles déjà parus de la série « Histoire de l'économie engagée », par Félix Beaulieu :

 

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