L’ANTISÈCHE – Au fait, c’est quoi la fast-fashion ?
Décriée par de nombreux acteurs pour ses impacts négatifs, la fast-fashion désigne un modèle de l’industrie du textile qui repose sur la multiplication des produits vendus et la réduction importante des prix. Désormais concurrencée par l’ultra-fast-fashion, cette surproduction de textiles de faible qualité a un coût social et environnemental important.
Largement répandue dans le secteur textile, la « fast-fashion » ou en français « mode rapide » est régulièrement pointée du doigt par les associations, médias, acteurs de la société civile et politiques pour ses conséquences délétères, d’un point de vue environnemental comme humain. Mais que signifie réellement ce terme ?
La « fast-fashion » désigne un mode de production et de distribution adopté par de nombreuses entreprises de l’industrie du textile et de l’habillement. Fondé sur la multiplication des produits vendus et le renouvellement rapide des collections, il repose sur plusieurs mécanismes :
- la baisse des coûts de production par l’emploi de matières synthétiques et bon marché,
- la baisse des coûts de main d’œuvre par des mauvaises rémunérations des travailleurs et la délocalisation de la production,
- et enfin la création d’un besoin de consommation par des techniques marketing agressives.
Des guerres coloniales à la délocalisation en Asie du Sud-Est
Connaissant une évolution exponentielle ces dernières décennies, ce modèle prend ses racines dans une histoire plus ancienne.
Dans Le Livre noir de la mode, création, production, manipulation, publié en 2021 aux éditions Les Pérégrines, l’historienne Audrey Millet remonte les origines de la fast-fashion aux guerres de conquête de l’Amérique au XVIIe siècle. Pour habiller les soldats, des ateliers sont créés en France et Angleterre où des couturières produisent à la chaîne des habits en lin, chanvre et laine en échange d’un maigre salaire. C’est le début des tailles standardisées : S, M ou L.
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Ce modèle se développe aux siècles suivants, avec l’essor de la culture du coton en Amérique. L’esclavage dans les champs puis l’invention du métier à tisser industriel permettent de déployer une production à grande échelle et à prix réduit, destinée aux classes modestes. Dans les ateliers, le taylorisme entraîne une division des tâches pour plus de productivité, tandis que les salaires des ouvrières (majoritaires dans ce secteur jusqu’à aujourd’hui) et des ouvriers restent très faibles.
Fast et ultra-fast-fashion : un même modèle, à différente échelle
Au XXe siècle, la fast-fashion se développe encore, portée par l’apparition de nouvelles matières tirées du pétrole, comme l’acrylique et le polyester. S’ajoute, à partir des années 1970, la délocalisation des usines de fabrication en Asie où la main d’œuvre est nombreuse et sous-payée, ainsi que le développement du marketing et de la publicité.
Durant cette période, des marques européennes comme H&M, créée en 1947, et Zara, fondée en 1975, se spécialisent dans la production de vêtements à petits prix destinés à être vendus en masse, avec des collections renouvelées fréquemment pour s’adapter aux tendances.
Dans les années 2000, de nouvelles marques apparaissent et poussent encore plus loin le modèle, à l’instar de Shein en Chine, ou encore de Pretty Little Thing et Boohoo (devenu Debenhams groupe en 2025) au Royaume-Uni. Qualifié d’« ultra-fast-fashion », ce nouveau modèle repose sur la production et la vente d’un nombre encore plus important de références, tout en continuant d’en abaisser la qualité. Selon un rapport publié par l’ONG Les Amis de la terre, Shein avait ainsi ajouté 7 200 modèles sur son site chaque jour de mai 2023, avec parfois 10 800 modèles proposés dans la même journée. 470 000 modèles sont proposés en temps réel par la plateforme, déduisent les auteurs, contre 25 000 pour H&M.

Des conséquences sociales et environnementales désastreuses
Or, cette accélération continue de la production textile à des prix toujours plus bas n’est pas sans conséquence. D’un point de vue humain, les pratiques de la fast-fashion sont associées à du travail insuffisamment rémunéré, voire forcé. Selon les données de l’organisation Fashion Checker, les salaires dans l’industrie du vêtement n’atteignent pas des niveaux décents dans 94,5 % des cas. Le programme des Nations unies pour l’environnement pointe quant à lui des risques d’exploitation, de travail forcé et d’enfants et d’abus, mais aussi des problèmes de santé liés à l’exposition à des processus dangereux.
Avec des mécanismes de sous-traitance répandus, le secteur manque par ailleurs de transparence sur ces pratiques, favorisant les dérives.
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Du côté environnemental, la fast-fashion engendre un nombre conséquent de pollutions de l’air et de l’eau. Selon le Programme des Nations unies pour l’environnement, le secteur textile est ainsi responsable de 2 à 8 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales. Selon l’Agence européenne pour l’environnement, il est aussi responsable de 16 à 35 % de la pollution mondiale liée aux microplastiques. Il génère également un nombre considérable de déchets dont seulement 14,4 % sont orientés vers le réemploi ou la réutilisation et 7,2 % vers le recyclage, selon l’Ademe.
Des textes pour réguler le secteur ?
Confrontés à cet état des lieux, certains acteurs proposent de davantage réguler le secteur, notamment via des textes de loi.
En France, la loi sur le devoir de vigilance a été adoptée en 2017 à la suite de l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh en 2013. Cet évènement, ayant provoqué la mort de plus de 1 000 personnes travaillant dans des ateliers de confection pour de grandes marques internationales de vêtements, est devenu un symbole des dérives causées par l’industrie du textile.
Cette loi exige des entreprises qu’elles préviennent, réduisent ou mettent fin aux effets négatifs de leur activité sur les droits humains et l’environnement, sur l’ensemble de leur chaîne de valeur. Elle a été suivie par l’adoption en 2024 de la directive sur le devoir de vigilance (dite directive CS3D), reprenant cette obligation au niveau européen. Cette directive a néanmoins été récemment affaiblie par décision du Parlement européen et du Conseil de l’Union européenne.
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Le scandale lié à l’exploitation des Ouïghours en Chine pour de nombreuses marques de fast-fashion a également conduit à l’adoption d’un règlement européen en 2024, interdisant l’exportation et la mise sur le marché de l’Union européenne de produits issus du travail forcé.
Enfin, une loi « visant à réduire l’impact environnemental du textile » a été votée en 2025 par le Parlement français. Elle fait actuellement l’objet de discussions entre la France et la Commission européenne.
Élisabeth Crépin-Leblond 