Aller au contenu principal
Par Carenews INFO - Publié le 9 mars 2026 - 15:34 - Mise à jour le 9 mars 2026 - 16:20 - Ecrit par : Elisabeth Crépin-Leblond
Recevoir les news Tous les articles de l'acteur

Les grands fonds marins, ces espaces naturels méconnus qui éveillent les convoitises

Les fonds des abysses sont riches en gisements minéraux, convoités par les États dans le cadre de leur transition énergétique. Alors que les grands fonds marins et la biodiversité qu’ils abritent sont encore largement inconnus, leur exploitation fait l’objet de débats à l’échelle internationale et inquiètent les défenseurs de l’environnement.

Les fonds des mers sont riches en minerais exploitables par l'industrie moderne. Crédit : iStock / Snorre Hatlestad Roberg
Les fonds des mers sont riches en minerais exploitables par l'industrie moderne. Crédit : iStock / Snorre Hatlestad Roberg

 

Dorsales océaniques, vallées abyssales, écosystèmes mystérieux… Les grands fonds marins se déploient sur un milliard de kilomètres cubes, pour l’instant largement inexplorés par l’humanité. « L’abyssal commence à 200 mètres de profondeur, là où la lumière ne perce plus », présente Françoise Gaill, océanographe et spécialiste des écosystèmes marins profonds et de l’adaptation aux milieux extrêmes. Vice-présidente de la plateforme Océan et Climat en charge de la science, elle était invitée à participer à un webinaire organisé sur le sujet en février par la Fondation de la mer. 

Aujourd’hui, les scientifiques estiment qu’environ 25 % du fond des mers est cartographié. Une inconnue qui fait de l’exploration de ces espaces un enjeu scientifique majeur. 

  

Une richesse en minerais qui suscitent les convoitises 

  

« Il est important de développer des explorations pour améliorer la connaissance scientifique avant de faire quoi que ce soit », argumente Françoise Gaill. Si les grands fonds marins suscitent autant d’intérêt aujourd’hui, ce n’est pas seulement par désir de mieux connaître les tréfonds de la planète bleue, mais davantage pour des raisons économiques. 

Au fond des mers, les plaines abyssales comportent des formations minérales telles que des nodules polymétalliques, des sulfures hydrothermaux et des encroûtements cobaltifères. Ces gisements sont constitués de minerais exploitables par l’industrie moderne : manganèse, nickel, cuivre, cobalt, zinc, titane, terres rares, etc.  

Des matériaux d’autant plus précieux que les États les recherchent dans le cadre de leur transition énergétique, notamment pour construire des moteurs électriques, des turbines d’éoliennes ou encore des appareils électroniques. Dans ce contexte, leur exploitation éveille les appétits d’entreprises, à l’instar de The Metals Company. Cette société canadienne créée spécifiquement pour cette activité a demandé une autorisation d’exploitation commerciale de minerais en haute mer aux États-Unis, en 2025. 

 


Lire également : Terres rares : l’utilisation de ces métaux « essentiels » peut-elle être durable ? 


  

Une biodiversité riche et méconnue 

 

Les conséquences environnementales de telles activités sont cependant inconnues, alertent plusieurs acteurs. Malgré leurs conditions extrêmes, les fonds marins abritent une biodiversité riche. « Il existe différents types d’écosystèmes chiomiosynthétiques c’est-à-dire qui ne dépendent pas de la lumière du soleil mais de l’énergie de la terre. La coexistence avec des bactéries permet la vie », détaille Françoise Gail.  

En se dégradant au fond des mers, le cadavre d’une baleine peut par exemple devenir la source d’un tel écosystème, capable de se développer malgré la concentration élevée de CO2, des températures pouvant atteindre plus de 300 degrés et un fort niveau de pression.  

Au sein de ces écosystèmes, des espèces rares évoluent et nous n’en connaissons presque rien. Selon une étude publiée en 2025 dans la revue Science Advances, seul 0,001 % des grands fonds marins ont été observés par l’humain. Ces écosystèmes jouent pourtant un rôle essentiel « pour la planète et l’humanité, de la génération d’oxygène à la régulation du climat », argumentent les auteurs de l’étude, qui plaident pour l’exploration scientifique des fonds. 

  

Un cadre juridique en construction  

  

Pour protéger les grands fonds marins et leur biodiversité, la question du cadre juridique est cruciale. Une quarantaine d’États, dont la France, demandent un moratoire d’au moins dix ans sur leur exploitation, tandis que d’autres, comme les États-Unis, la Chine et le Japon, ont déjà affiché leur volonté de débuter les activités extractives. La Norvège avait quant à elle annoncé un plan d’exploitation minière des fonds marins jusqu’en 2029 mais a repoussé l’octroi de licences et mis sur pause ses financements publics fin 2025, sous l’effet d’une pression politique. 

 


Lire également : Unoc : les ONG demandent davantage d’engagement pour l’océan 


 

Il y a deux ans, l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) s’était de son côté donné pour objectif de finaliser l’élaboration d’un code minier en 2025, destiné à réglementer l’exploitation des ressources minières présentes dans ces espaces. Les discussions menées l’été dernier en Jamaïque n’ont pas permis à ce code de voir le jour.   

« Les travaux de l’AIFM prennent du temps. À ce stade-là, il n’y a pas d’échec des négociations », assure Virginie Tassin Campanella, avocate spécialisée dans le droit international de la mer. Créée en vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), l’AIFM joue un rôle inédit pour une organisation internationale. Elle est chargée d’adopter les règles encadrant l’exploitation des grands fonds marins, mais aussi de distribuer les revenus qui en résulteraient.  

En effet, selon la CNUDM, les fonds marins appartiennent au patrimoine commun de l’humanité. Cela implique que « les avantages financiers et autres avantages économiques tirés des activités menées dans la zone [NDLR : des fonds marins] » doivent faire l’objet « d’un partage équitable » entre tous les États. 

Lors de l’adoption des règles d’exploitation, l’AIFM doit également veiller à protéger les fonds marins contre les effets nocifs des potentielles activités humaines, ainsi que les ressources naturelles, et prévenir les dommages à la flore et la faune marines. 

 

Les États-Unis, absents de l’AIFM

L’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) compte 168 États membres, plus l’Union européenne. Les États-Unis ont signé la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, mais ne l’ont pas ratifiée. Ils ne sont donc pas soumis aux règles édictées par l’AIFM.

« Les États-Unis restent soumis au droit coutumier. Dans ce cadre, le principe de précaution pourrait être reconnu », défend cependant Maitre Virginie Tassin Campanelle.

 

Le transport de métaux lourds dans la colonne d’eau aurait un effet sur la chaîne alimentaire, pourrait modifier durablement les équilibres écologiques à grande échelle et peser sur la santé humaine »

Alexandre Iaschine, directeur général de la Fondation de la mer.

Des risques en cascade sur l’océan 

  

« Le mandat de l’AIFM est large et peut sembler paradoxal : allier la protection de l’environnement et la promotion des activités minières sous-marines (notamment à travers son activité normative). Deux intérêts majeurs, parfois difficiles à réconcilier sont en jeu : l’environnement et l’économie », analyse la Fondation de la mer. 

Avec d’autres associations de protection de l’environnement, elle plaide pour davantage de transparence au sein de l’organisation internationale. Elle soutient également le moratoire défendu par la France et appelle « à une adoption réfléchie d’un code minier en prenant en compte l’évolution de la science ». 

 


Lire également : Le Traité sur la haute mer est entré en vigueur : que change-t-il ? 


 

« À ce jour, aucune étude solide ne démontre qu’une exploitation des grands fonds marins est rentable », argumente Alexandre Iaschine, le directeur général de la Fondation de la mer. Il appuie également sur une « destruction irréversible à échelle humaine » - la formation des minerais demandant des millions d’années -, qui provoquerait « une perte durable de biodiversité et d’espèces non découvertes ».  

« Les grands fonds sont connectés au reste de l’océan. Le transport de métaux lourds dans la colonne d’eau aurait un effet sur la chaîne alimentaire, pourrait modifier durablement les équilibres écologiques à grande échelle et peser sur la santé humaine », estime-t-il encore. 

  

Un moratoire sur les plateaux continentaux français ? 

  

Alors que les discussions internationales sont encore en cours, le directeur de la Fondation de la mer appuie sur la nécessité parallèle de protéger les fonds marins des plateaux continentaux, dépendant des juridictions des États. « À brève échéance, nous sommes convaincus que le combat va se jouer à cet endroit », assure-t-il.  

La Fondation de la mer appelle la France « à passer des paroles aux actes », en adoptant un moratoire sur l’ensemble de son plateau continental. Pour l’instant, seuls les gouvernements locaux de Nouvelle-Calédonie et de Polynésie française ont pris des mesures en ce sens. La Nouvelle-Calédonie a adopté un moratoire de 50 ans sur l’exploitation des grands fonds marins de l’ensemble de sa zone économique exclusive, tandis que la Polynésie française a interdit l’exploitation minière de ses grands fonds marins en 2022, sans durée fixe. 

 

Élisabeth Crépin-Leblond 

Fermer

Cliquez pour vous inscrire à nos Newsletters

La quotidienne
L'hebdo entreprise, fondation, partenaire
L'hebdo association
L'hebdo grand public

Fermer