Solidarité Internationale : les ONG dénoncent le blocage de crédits promis par l’AFD
Depuis plusieurs mois, les crédits d’un dispositif de l’Agence française du développement (AFD) devant financer les actions d’ONG n’ont pas été versés. Coordination Sud alerte sur des risques pour les bénéficiaires et les associations, dans un contexte de financements publics à la solidarité internationale déjà réduits.
C’est « une situation sans précédent depuis l’existence du dispositif », dénonce Martin Kemp, chargé de mission analyse et plaidoyer chez Coordination Sud. La coalition d’associations de solidarité internationale a récemment publié un communiqué dénonçant « six mois de blocage de crédits par le gouvernement ».
Déterminés dans le cadre du dispositif Initiative OSC (pour organisations de la société civile) de l’Agence française du développement (AFD), ces crédits doivent financer en 2026 les actions d’aide internationale de 75 ONG, pour un montant de 61,6 millions d’euros. Annoncés en novembre aux organisations concernées, ils n’ont toujours pas été distribués, alerte Coordination Sud.
« Tous les mois, le comité d’attribution qui doit valider officiellement ces crédits est annulé, sans qu’il n’y ait de visibilité sur le prochain », rapporte Martin Kempf. Selon ses informations, « le blocage remonte à Matignon qui empêche Bercy d’émettre l’autorisation de versement nécessaire ». Contactée, l’Agence française du développement renvoie quant à elle au ministère de l’économie et à Matignon.
Des conséquences concrètes sur les ONG
Ce blocage intervient alors que les projets concernés sont déjà en cours et font pour la plupart l’objet d’un accord de financement pluriannuel avec l’AFD. « Les organisations doivent faire le choix entre suspendre leurs actions, ce qui les met en défaut vis-à-vis des bénéficiaires et des partenaires locaux, ou piocher dans leurs trésoreries en attendant les financements publics, avec des risques pour certaines de cessations de paiement », détaille le responsable de Coordination Sud.
Le Secours catholique fait partie des 75 organisations concernées. L’association a conclu une convention avec l’AFD pour une durée de quatre ans. En 2026, elle attend le versement d’environ deux millions d’euros dans ce cadre, afin de financer plusieurs actions pour une transition écologique juste dans 17 pays, mises en place par 23 partenaires locaux.
« Compte tenu des besoins, nous avons décidé de continuer à financer, en essayant de mettre la pression sur les institutions pour qu’elles respectent leurs engagements », témoigne Benoit-Xavier Loridon, directeur action et plaidoyer internationaux du Secours catholique. Fonctionnant à 80 % à partir de fonds propres, l’association est moins affectée que d’autres par le manque des financements publics. Le blocage des financements a néanmoins eu pour conséquence de réduire le nombre de bénéficiaires du projet, qui sont aujourd’hui entre 300 et 400 000.
Parmi les autres projets affectés, la protection d’enfants victimes d’exploitation et de traite humaine en Asie du Sud-Est par l’association Planète Enfants & Développement ou encore le soutien par l’ONG Geres de femmes en zone rurale au Bénin et au Togo pour l’accès à l’énergie et le développement d’activités de transformation agricoles.
« Pour certaines associations, se pose également la question des postes. Est-ce qu’il faut garder les personnes ou malheureusement s’en séparer en abandonnant leur expertise et connaissance du projet ? », pointe Martin Kempf.
Lire également : Aide internationale : « un plan social majeur » est en cours dans le secteur (Kevin Goldberg, Solidarités International)
Une perte de confiance dans les institutions
Cette situation s’inscrit dans un contexte global de coupes budgétaires de grande ampleur affectant les acteurs de la solidarité internationale, pointe le responsable du Secours catholique. En deux ans, le budget affecté à l’aide publique au développement (APD) en France a été réduit de plusieurs milliards d’euros. Un mouvement parallèle de baisse des financements est également observé d’autres pays comme les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne.
« On sait que l’APD c’est la variable d’ajustement actuelle. Les financements publics deviennent moins fiables », souligne Benoit-Xavier Lorion. « Après 2027, il y a un risque que l’aide publique au développement n’existe même plus en France. Dans cette hypothèse, nous devons travailler sur des scénarios pour faire sans elle », anticipe-t-il.
De son côté, Martin Kempf craint que le blocage des fonds de l’AFD n’anticipe une nouvelle réduction budgétaire. « « Il y a une incompréhension : pourquoi les fonds sont-ils bloqués aussi longtemps alors que le ministre des affaires étrangères s’est engagé à ce qu’ils soient versés ? Cela met à mal la crédibilité de la parole de l’État », regrette-t-il.
Après l’interpellation fin avril de 108 organisations sur ce sujet, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot s’est engagé, lors d’un déplacement à Lyon, à ce que les fonds soient bien débloqués à la hauteur des montants attendus, rapporte Coordination Sud. Une action qui n’a toujours pas été réalisée aujourd’hui.
Des stratégies alternatives
Lors d’une audition devant la commission des finances de l’Assemblée nationale en mai, la ministre déléguée chargée de la francophonie et des partenariats internationaux de la France, Éleonore Caroit, a été questionnée sur ce sujet par la députée socialiste Dieynaba Diop. « Pour répondre aux vives inquiétudes des ONG, quand auront lieu les décaissements pour l’année 2026, notamment les crédits alloués au dispositif I-OSC, soit 65 millions d’euros, mais aussi au Fonds d’urgence humanitaire et de stabilisation, à hauteur de 194 millions d’euros ? », a demandé la députée à la ministre.
« Nous sommes conscients de ce problème. Le gouvernement travaille à donner le plus rapidement possible de la visibilité aux acteurs concernés. Les arbitrages budgétaires en cours doivent concilier plusieurs impératifs : respecter les contraintes des finances publiques, éviter des ruptures brutales dans les financements, et garantir la continuité des actions déjà engagées », a répondu la ministre déléguée.
Face à l’incertitude, les associations tendent à resserrer leurs actions. Le Secours catholique a par exemple décidé d’angles stratégiques : la réponse aux crises d’urgence, l’écologie et le changement climatique, les mobilités humaines, la paix-démocratie et la montée du populisme. « Nous allons réduire notre activité et les placer sous ces actes stratégiques pour tous les pays », explique Benoît-Xavier Lorion. L’association accentue également sa stratégie de plaidoyer et de mobilisation citoyenne.
Lire également : 1 300 projets arrêtés et 10 000 emplois supprimés dans la solidarité internationale, calcule Coordination Sud
Élisabeth Crépin-Leblond 