« Nous n’arrivons pas à voir de porte de sortie » : les ONG de solidarité internationale touchées par de nouvelles coupes budgétaires
Le budget de l’État pour 2026, adopté le 2 février et dont l’application est suspendue jusqu’à la décision du Conseil constitutionnel attendue pour le 20 février, entérine une coupe de 800 millions d’euros pour l’aide publique au développement. Cette nouvelle baisse, après celle déjà actée l’année dernière, aura un impact direct sur le terrain, alerte Coordination Sud.
800 millions d’euros en moins pour la solidarité internationale. Le budget de l’État pour 2026, adopté mardi 2 février après l’utilisation par le gouvernement de l’article 49-3 de la constitution, fixe finalement un budget de 3,6 milliards d’euros pour l’aide publique au développement (APD), soit une réduction de 800 millions d’euros par rapport à 2025.
« Les coupes budgétaires se succèdent et sont mêmes augmentées au fil du parcours », se désole Corentin Martiniault, chargé de mission analyse et plaidoyer de Coordination Sud, face à cette décision. Le projet de loi de finances voté par le Sénat en décembre prévoyait en effet un budget 2026 pour l’APD de 3,7 milliards d’euros, soit une coupe de 700 millions d’euros pour 2025, avant que le gouvernement n’accentue la réduction budgétaire de 100 millions d’euros supplémentaires.
Bien que le texte soit voté, son application est désormais soumise à la décision du Conseil constitutionnel, saisi notamment par le premier ministre Sébastien Lecornu mercredi 4 février pour examiner la conformité de trois articles visant à lutter contre la « suroptimisation fiscale ».
« On parle de sujets essentiels et parfois vitaux »
Cette coupe de l’APD succède à celle de 742 millions en février 2024, suivie de celle de 2,1 milliards d’euros dans le budget de l’État 2025. « Cela fait deux ans que des coupes nous affectent, mais nous continuons malgré tout d’être sous le choc », partage Corentin Martiniault.
Pour le chargé de mission de Coordination Sud, « il est d’autant plus difficile de répondre à ces réductions budgétaires que personne au sein du gouvernement ne semble se poser la question de l’impact ». Selon une étude de Coordination Sud, la baisse de financement des associations françaises de solidarité internationale depuis 2023 a impacté plus de 15 millions de personnes dans le monde et entraîné l’arrêt de 1 300 projets.
Une étude menée par l’Institut de Barcelone pour la santé mondiale (ISGlobal) et publiée en février 2026 dans The Lancet Global Health conclut quant à elle à un risque de 23 millions de décès supplémentaires d’ici à 2030, répartis dans 93 pays, si les réductions de l’aide se poursuivent au niveau mondial.
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En effet, les réductions budgétaires françaises ne sont pas un cas isolé. Un mouvement similaire s’opère depuis au moins l’année dernière dans d’autres pays occidentaux, dont les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne. « C’est autant de décès qui pourraient être évités. C’est le rôle de l’aide publique au développement que de répondre aux crises humanitaires et aux conflits, de financer l’accès à la santé, à l’éducation à la nutrition. On parle vraiment de sujets essentiels et parfois vitaux », alerte Corentin Martiniault.
« Nous arrivons à échanger avec les équipes, mais pas avec les décisionnaires, alors qu’auparavant ce dialogue existait ».
Corentin Martiniault, chargé de mission analyse et plaidoyer de Coordination Sud.
Un dialogue rompu entre le gouvernement et les organisations de solidarité internationale
Pour le chargé de mission de Coordination Sud, ces baisses de budget constituent « une rupture brutale ». « La solidarité internationale fait partie des politiques les plus coupées au niveau français. Il y a un vrai questionnement sur ce qu’est en train de nous dire le gouvernement », se questionne-t-il.
La France s’était pourtant engagée il y a plus de 50 ans à consacrer 0,7 % de son revenu national brut (RNB) à l’aide publique au développement. Une trajectoire entérinée par la loi du 4 août 2021 de programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales, qui prévoyait d'augmenter l'aide publique au développement à 0,55 % du revenu national brut d’ici 2022 (contre 0,37 % en 2017). Mais en 2023, l’APD est redescendue en dessous de 0,5 % de son RNB.
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Face à ce changement de position, Coordination Sud dit se sentir « complétement abandonné ». « Nous n’arrivons pas à voir de porte de sortie. Nous essayons d’échanger régulièrement avec le gouvernement mais force est de constater que nous ne sommes plus entendus ni compris aujourd’hui », constate Corentin Martiniault. Le chargé de mission au sein de la coordination de plus 170 ONG de solidarité internationale françaises déplore notamment de n’avoir pas pu rencontrer le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot.
Un constat similaire est dressé avec le premier ministre Sébastien Lecornu, que les ONG de solidarité internationale n’ont pas pu rencontrer. « Nous arrivons à échanger avec les équipes, mais pas avec les décisionnaires, alors qu’auparavant ce dialogue existait », fait remarquer Corentin Martiniault.
Une mobilisation des parlementaires sur les taxes sur les billets d’avion et sur les transactions financières
Le représentant des organisations de solidarité internationale dit toutefois avoir reçu le soutien de plusieurs parlementaires de divers bords politiques lors de l’examen du budget. Plusieurs amendements ont ainsi été adoptés visant à préserver certains financements à destination des associations de la solidarité internationale, avant d’être retirés par le gouvernement lors de l’utilisation du 49-3.
« Il y a une grande mobilisation des parlementaires », assure Corentin Martiniault. Celui-ci souligne également l’existence d’une proposition de loi organique, déposée le 29 avril 2025, et visant à rétablir l’affectation d’une partie de la taxe sur les billets d’avion et de la taxe sur les transactions financières au financement de la solidarité internationale, signée notamment par la ministre déléguée auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Eléonore Caroit.
Ces deux taxes permettaient jusqu’en 2024 de financer une partie de l’aide publique au développement. « Ces mécanismes cochaient toutes les cases. On parle de deux secteurs qui échappent très largement à l’impôt, concentrent des richesses et génèrent des impacts négatifs sur le climat et les inégalités », estime Corentin Martiniaul, plaidant pour la réinstauration de ces « leviers solidaires ». Alors que l’affectation de ces taxes à la solidarité internationale a été supprimée dans le projet de loi finances 2025, la France s’est exprimée, lors de la conférence de Séville en juillet 2025, en faveur d’une plus grande contribution du secteur aérien à l’aide au développement, en particulier au financement des transitions face au changement climatique.
De son côté, la ministre de l'Action et des Comptes publics Amélie de Montchalin a justifié les coupes budgétaires dans l'aide publique au développement lors d'une audition devant le Sénat par plusieurs décisions : l'arrêt du financement des « projets rentables », le recentrage de l'action en dehors des BRICS et la concentration des efforts sur les enjeux de santé et humanitaires. Début janvier, Emmanuel Macron a appelé quant à lui à « réinvestir l'aide publique au développement » lors de la Conférence des ambassadrices et ambassadeurs, invitant notamment « à faire davantage avec le secteur privé ».
Élisabeth Crépin-Leblond 