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Par Carenews PRO - Publié le 14 septembre 2022 - 14:52 - Mise à jour le 14 septembre 2022 - 15:02
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La sobriété, une opportunité pour la Tech for Good

Jean Moreau, invité du format La rédaction invite, partage avec vous sa vision de la tech for good dans le contexte économique international actuel.

Jean Moreau est l'invité de la rédaction en ce mois de septembre. Crédit : Carenews
Jean Moreau est l'invité de la rédaction en ce mois de septembre. Crédit : Carenews

 

Guerre, pénurie, rationnement, inflation, ces mots sont brusquement venus remplacer le langage d’abondance qui avait cours jusqu’ici. L’euphorie post-confinement n’aura pas duré aussi longtemps qu’on aurait pu l’espérer, et cela n’a pas échappé aux investisseurs. Rendez-vous compte, en 2021, la French Tech battait un record : 11,6 milliards d’euros étaient levés contre 5,9 milliards en 2020. De quoi donner le tournis. Et puis, en 2022, retour sur Terre.

Si certains ont un temps pu se rassurer en lisant le baromètre Ernst & Young du capital-risque, qui montre que la French Tech se portait bien au premier semestre 2022 avec 8,4 milliards d’euro levés, le temps est désormais à l’inquiétude chez les entrepreneuses et entrepreneurs. 

Inquiets, les investisseurs le sont aussi. Finie la frénésie qui a vu 12 licornes françaises émerger l’année dernière. C’était un secret de polichinelle, c’est maintenant une réalité objectivée et étayée par des chiffres : on vient de siffler la fin de la récré.

Ainsi ce mois d'août 2022 a été marqué par un recul de 52 % des montants levés par la French Tech par rapport à l’année dernière. Dans le même temps, le Nasdaq, indice de référence des valeurs tech, est en chute libre depuis la fin de l’année dernière. Et tandis que les drapeaux se teintent  de rouge, une peur bleue s’installe chez les startups qui prévoient une levée de fonds dans les prochains mois, souvent essentielle à leur survie.

Car oui, c’est un fait : lever de l’argent pour les startups françaises est et sera désormais bien plus difficile. Des entreprises en quête de financement connaîtront des temps faibles, devront faire le dos rond, passeront peut-être des réductions d’effectif, et certaines ne s’en relèveront tout simplement pas.

Mais en réalité, est-ce si grave ?

Loin de moi l’idée de dire que des vagues de licenciements et de dépôts de bilan peuvent être, d’une quelconque façon, perçues comme autre chose qu’une mauvaise nouvelle. Mais cette crise est aussi l’occasion d’interroger la manière avec laquelle nous lisons le succès des startups françaises pour, peut-être, en faire ressortir quelque chose de positif pour notre économie et notre société toute entière. 

En voulant chercher la croissance rapide à tout prix, de nombreux acteurs ont eu tendance ces dernières années à déséquilibrer leur modèle économique. Or, on le sait, ce qui fait la résilience d’une entreprise, c’est sa rentabilité, et son impact extra-financier, pas sa croissance effrénée sur fond de cashburn incontrôlé.

Quand les crises surviennent, les entreprises économiquement saines, j’entends par-là celles qui sont capables de s'autofinancer, se trouvent moins exposées aux aléas des marchés financiers. C’est normal, c’est logique et c’est, je crois, souhaitable. Car qu’est-ce qui vaut mieux selon vous : être présent dans 20 pays en vivant sur des levées de fonds censées entretenir votre expansion jusqu’au jour hypothétique où vous atteindrez, peut-être, la rentabilité, ou bien être s’en tenir à un déploiement international restreint, mais en étant rentable ou proche de l’être ? Vous l’aurez compris, j’ai ma petite idée sur la question…

C’est bien connu, l’hypercroissance à tout prix a longtemps dominé la pensée des entrepreneuses et entrepreneurs de la French Tech, porté par la logique américaine du “Go big or go home !”. Mais cette doctrine comporte des risques. L’exemple des licenciements en masses et fermetures de pays annoncés récemment par plusieurs acteurs internationaux du Quick commerce, qui pourtant fanfaronnaient l’année dernière en nous annonçant des levées de fonds toujours plus foisonnantes, doit nous interroger sur la pérennité d’un tel modèle économique, et son utilité sociale profonde.

Oui, il existe depuis longtemps de belles histoires d’entreprises qui ont grandi de manière soutenable et auto-financée. Je nourris beaucoup de respect d’admiration pour ces modèles-là, qui ont longtemps été en décalage avec la culture de l’univers digital.

En tout cas, aujourd’hui, une chose est sûre : les investisseurs concentrent de moins en moins leur regard sur la taille de marché ou les indicateurs d’hypercroissance, mais bien davantage sur la soutenabilité et la rentabilité des modèles économiques sous-jacents. Dans un contexte international perturbé, parier sur une entreprise dont le modèle d’affaires n’a jamais apporté de preuve de profitabilité est un jeu que beaucoup trouveront à l’avenir trop risqué. Ils préféreront, et c’est un juste retour à une logique perdue, investir dans des entreprises déjà rentables ou suffisamment proches de l’être pour donner un horizon que leurs yeux accepteront de regarder en face sans être éblouis.

Parallèlement les mots frugalité et sobriété sont désormais à la mode. Peu importe qu’on l’appelle modération, mesure ou tempérance, l’idée est bien là : en faisant plus attention à leurs dépenses, les entreprises sont supposées être capables de passer ce moment difficile. Et si pour certains ces mots sonnent comme une punition subie, d’autres les écoutent avec envie et optimisme. Je suis de la deuxième catégorie et je suis convaincu que beaucoup d’entrepreneuses et entrepreneurs se rallient à ma bannière.

En tant qu’entrepreneur de la Tech for Good française, je pense qu’il y a là une superbe opportunité de changer notre regard sur ce qui fait le succès de notre écosystème, et d'assainir les modèles économiques de nos entreprises. Nous devons créer un autre imaginaire du succès entrepreneurial, un imaginaire qui met l’impact et la résilience au cœur du jeu. En naviguant vers des modèles de croissance plus soutenables, les start-ups traverseront plus facilement les crises à venir, en même temps qu’elles permettront aux investisseurs de mettre plus de sens dans leur portefeuille. Elles ont donc tout pour séduire !

C’est pourquoi, il est temps de faire la part belle à l’entreprise du XXIème siècle : je parle bien sûr de l’entreprise à impact. Les entreprises à impact sont celles qui se donnent pour finalité de répondre à un problème social ou environnemental et qui, dans cette optique, mettent l’ensemble de leur organisation en cohérence avec ce but.

Il s'agit donc non seulement de consacrer leur activité à la résolution d’un enjeu social et/ou environnemental, mais aussi de considérer leurs effets négatifs sur l’environnement, le climat et les être humains, d’instaurer une gouvernance centrée sur le partage du pouvoir entre l’ensemble des prenantes ou encore de mieux distribuer la valeur créée par l’entreprise.

Et ces entreprises existent déjà ! J’ai moi-même la chance d’en avoir créé une en 2014, Phenix, qui emploie plus de 200 salariés en CDI dans 5 pays, et a permis d’éviter la destruction à 200 millions de repas. Fort heureusement, mon oiseau de feu n’est pas le seul animal du bestiaire de l’impact. Au Mouvement Impact France, nous avons recensé près de 15 000 entreprises à impact sur tout le territoire français ! Ensemble, elles représentent un chiffre d’affaires estimé à plusieurs dizaines de milliards d’euros. C’est aussi entre 400 000 et 900 000 salariés, soit entre 3 et 7% des effectifs salariés du secteur privé.

Plus que jamais, en ces temps où la sobriété n’est plus un choix, nous devons encourager ces start-ups qui font de l’entreprise, longtemps perçue comme un problème, la solution pour régler les désordres sociaux et environnementaux qui nous menacent. J’ai l’intime conviction que le XXIème siècle ne sera pas celui de la disparition de l’entreprise. En revanche, il sera celui de sa réinvention. L’entreprise capitaliste traditionnelle, parfois sauvage, qui ne se soucie que du chiffre d’affaires, a fait son temps. Une nouvelle génération d’entrepreneuses et d'entrepreneurs aspirent à changer la donne en créant des entreprises vertueuses et inspirantes, des entreprises qui mettent l’humain, le climat et la biodiversité au cœur du réacteur. Gorgées de sens, elles attirent les jeunes talents qui refusent de travailler comme leurs aînées dans des entreprises dont le modèle n’est pas soutenable.

Pour que ce monde advienne au plus vite, nous devons dès aujourd’hui massifier le nombre  d’entreprises à impact et réussir le changement d’échelle. Il faut passer d’une logique de pionniers à une logique de norme, de masse. Un chiffre résume bien le chemin qu’il nous reste à affaire : seules 19 % des entreprises à impact parviennent à lever des fonds auprès de fonds de venture capital ou d’investissement contre 46 % des start-ups classiques.

Dans un moment où les investisseurs recherchent des entreprises résilientes, dotées de modèles de croissance durable, il semble plus que jamais opportun d’investir dans des entreprises à impact. 

Cessons de définir une licorne sur la seule base des levées de fonds et d’une valorisation dont la méthodologie est, on le sait, très critiquable. Inventons plutôt un nouveau type de licornes : les licornes à impact. Il nous faut plus de Back Market, de Vestiaire Collective et de BlaBlaCar. Inventons des entreprises qui, comme elles, sont parvenues à impacter positivement nos vies et celles de leurs salariés de façon massive. Inventons ce modèle et portons le de toute nos forces pour en faire la norme. Il faut sortir du prisme purement financier et le remplacer par les coûts évités pour la société grâce à ces start-up. 

Il nous faut regarder autre chose que la valorisation boursière : la réinsertion par l'emploi, les économies d’énergie, le réemploi de matériel électronique, les trajets évités, la réparation plutôt que la destruction, le prolongement de la durée de vie des produits, l’usage de matériaux qui respectent la santé des employés, des consommateurs et des sols, l’impact positif que l’entreprise peut avoir sur la vie des salariés, etc.

Ce nouveau prisme est appelé à se démocratiser, avec l'émergence de normes comme la mesure de l'impact extra-financier ou la publication des bilans carbone, et avec la démocratisation de critères nouveaux comme la mise en place de schémas managériaux tels que l’encadrement des salaires et la lucrativité limitée, ou encore par la sobriété interne et externe, qui peut par exemple se manifester à travers l’économie des ressources et l’équité.

Et les entreprises ont tout à y gagner : selon l’étude menée par le Boston Consulting Group pour le Mouvement Impact France en mai dernier, 81 % des entreprises remarquent une prise de conscience des clients et des partenaires sur ces sujets et un meilleur accès aux talents (63 %) en quête de « sens » dans leurs missions. Cela veut dire que, pour les entreprises qui s’y mettent aujourd’hui, c’est l’assurance de gagner la guerre des talents demain. C’est donc un enjeu de survie pour les entreprises d’un point de vue RH. Très concrètement,  Castalie a par exemple lancé un comité de l'économie sociale et solidaire pour aider ses dirigeants à garder l’impact au cœur de leur stratégie de pilotage.

En somme, c’est le moment ou jamais de faire entrer l’entreprise dans le XXIème siècle. Comment ? En densifiant les écosystèmes publics et privés d'accompagnement, de soutien et de financement des entreprises à impact, en mettant en place un label grand public pour les entreprises qui jouent le jeu et en instaurant des politiques publiques audacieuses de soutien à l'innovation écologique et sociale, nous pourrions proposer une nouvelle lecture des levées de fonds, plus positive, plus enthousiaste. 

C’est cette lecture de la sobriété et de l’entreprise à impact que je vous propose, une sobriété au service d’une économie plus profitable et durable, tant pour les salariés, les investisseurs, la société dans son ensemble, et la planète sur laquelle elle a droit de cité. 

L'enjeu c’est de faire comprendre aux décideurs politiques et aux fonds d'investissement qu’il y a urgence à financer ces modèles à grande échelle, de sorte qu’ils deviennent dominants dans notre économie.

 

Jean Moreau

 

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