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Par Chroniques philanthropiques par Francis Charhon - Publié le 9 mai 2022 - 18:02 - Mise à jour le 9 mai 2022 - 18:02
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Philanthropie et recherche : interview de Nicolas Duvoux

Nicolas Duvoux nous présente l’importance de la recherche académique pour mieux faire connaître le rôle de la philanthropie dans la société, pas seulement par ses actions, mais par son objet propre.

Philanthropie et recherche : interview de Nicolas Duvoux. Crédit photo : DR.
Philanthropie et recherche : interview de Nicolas Duvoux. Crédit photo : DR.

Importance de la recherche fondamentale sur la philanthropie

  • Nicolas Duvoux, vous êtes professeur d’université, sociologue, vous travaillez depuis longtemps sur la recherche en philanthropie. Je souhaiterais savoir pourquoi cela vous a paru important. Aujourd’hui, vous dirigez le programme de recherche PSSP (Philanthropy & and Social Science Program).  

 

Je travaille depuis de nombreuses années sur les questions de pauvreté, d’inégalités et de la façon dont elles sont traitées par les institutions publiques et privées, en partant du constat que la régulation, l’organisation des politiques dans ce domaine sont hybrides. Ces processus font interagir les pouvoirs publics, des associations, et tout un maillage d’acteurs ; c’est vrai en France, comme dans d’autres pays. À travers mes travaux, j’ai pris conscience de cette interpénétration très forte entre l’État d’un côté et la société civile de l’autre. À l’occasion d’une recherche sur la pauvreté aux États-Unis, notamment dans la ville de Boston, j’ai été amené à comprendre le rôle des fondations philanthropiques et des relations avec les associations à but non lucratif (non profits), le secteur associatif, élément structurant de la société civile. C’est dans ce cadre-là, à l’occasion de ce séjour d’étude qui s’est étendu entre 2012 et 2015, que j’ai véritablement mesuré l’importance quantitative, mais aussi qualitative de la philanthropie dans l’organisation de ce que les Américains appellent le « Welfare » et qui ne recouvre qu’imparfaitement ce que nous appelons l’État social. 

 

  • Vous aviez produit un rapport à l’époque ?

 

Oui, un rapport sur les politiques de lutte contre la pauvreté et notamment les formes d’action développées par des associations.  À mon retour en France, j’ai été frappé de la dynamique de développement du secteur philanthropique et en même temps du décalage entre ce qui me paraissait l’importance de l’objet et la faiblesse de son traitement par les communautés académiques. Plus précisément, c’était le décalage entre la richesse des travaux qui traitaient des actions et l’absence de réflexion structurée sur le sujet qui m’a frappé. C’est cela qui a motivé l’organisation en 2014 d’un colloque à la Sorbonne intitulé « Une philanthropie à la française ». L’objectif était de croiser des perspectives d’historiens, d’économistes, de sociologues, de praticiens des sciences politiques pour essayer de rendre compte du caractère transversal de la philanthropie à tout un ensemble de champs de recherche. Il s’agissait en fait de prendre de la hauteur pour apporter une valeur ajoutée à la contribution de la recherche académique.

Le manque de vision globale

  • Cela veut-il dire qu’à l’époque, et peut-être encore maintenant, vous considérez que l’espace philanthropique, c’est-à-dire des fondations, mais aussi des associations, des bénévoles, des donateurs, etc., n’est pas un objet traité comme tel par l’État , par les journalistes et les différentes parties prenantes ?

 

Ma préoccupation est plus spécifiquement académique. C’est dans cet espace-là que je me situe d’abord. Ensuite il y a d’autres résonances, mais c’est d’abord la difficulté des sciences sociales à appréhender l’objet. Il y a là deux éléments qui m’ont tout de suite frappé et qui restent vrais aujourd’hui à bien des égards : de nombreuses recherches traitent l’objet, mais sans le penser en tant que tel. La philanthropie est étudiée à  travers les œuvres, la bienfaisance, la charité au XIXe siècle, et aujourd’hui à travers le prisme d’associations, du mécénat ou d’autres entrées mais rarement avec une vision globale. Par ailleurs il y a aussi un développement sur la philanthropie qui relève du secteur des business schools, des sciences de gestion qui, pour partie, affiche de manière assez explicite un objectif d’accompagnement et d’amélioration de la philanthropie.

 

  • On peut en citer l’ESSEC, par exemple, mais y a-t-il beaucoup de lieux où l’on fait des travaux de recherche universitaire ?

 

Il y en a de plus en plus aux États-Unis. En France, il y en a peu, mais il y a l’ESSEC et des équivalents dans différents pays européens avec lesquels se constituent progressivement un réseau. En France, l’objet reste sous-traité même si c’est de moins en moins vrai. Aussi, mon idée était de contribuer à organiser et structurer la communauté qui travaille à partir de méthodes de sciences sociales sur cet objet en faisant le pari que ce travail collaboratif pourrait aider à mieux réfléchir et à mieux le penser. C’est la vocation initiale du PSSP de structurer ce travail et d’organiser une communauté savante autour de l’objet philanthropie. 

 

  • Dans les discussions qu’il y a pu avoir ces dernières années apparaissent des visions un peu antagonistes de la philanthropie, entre ceux qui pensent qu'elle est absolument nécessaire et qui la promeuvent et ceux qui considèrent que c’est une privatisation de l’intérêt général. Vous avez organisé deux ou trois réunions sur ces sujets, notamment une sur « philanthropie et démocratie ». De vos travaux tirez-vous déjà quelques enseignements ou quelques projections en matière de pour faire accepter les concepts et les clarifier ?

 

Il y a plusieurs choses. Je pense qu’il y a une dimension intrinsèquement politique de la philanthropie. Le deuxième point c’est que nous avons beaucoup de chemin à faire par rapport à ce qui me semble être aujourd’hui une des difficultés principales, la transposition des termes du débat américain en France. C’est-à-dire qu’une élite ploutocratique utilise la philanthropie pour confisquer la démocratie, une thèse que l’on entend souvent. Elle est beaucoup plus justifiée dans le cas des États-Unis que dans les cas français ou européen, car ce sont en partie d’autres logiques qui sont à l’œuvre. Cela ne veut pas dire que la thèse qui relie le développement de la philanthropie avec les inégalités économiques et sociales et leurs incidences politiques n’a pas de pertinence. La philanthropie est, de fait, de plus en plus sélective socialement, comme les dons. En cela, elle entre en tension avec son objectif de contribuer à la vitalité démocratique d’un pays. Je pense donc que cette thèse a beaucoup de sens, qu’elle doit être creusée, mais il faut arriver et, à mon avis, c’est le chantier principal, à saisir comment elle s’exprime dans les spécificités de la philanthropie européenne, française, pour faire des études qui soient utiles à l’amélioration de la connaissance du phénomène. 

Ce qui me gêne ce n’est pas tellement cette polarisation, c’est le fait que l’on pourrait tout à fait continuer à avoir ces débats très scolastiques, très polarisés tout en ratant quand même l’objet social. Je considère qu’il faut vraiment, dans un agenda scientifique, intégrer les deux perspectives, c’est ce que nous essayons de faire même si ce n’est pas encore tout à fait mûr. Il faut arriver à prendre le point de vue des acteurs sur leur secteur, y compris des acteurs individuels, des donateurs ou des familles qui créent des fondations ou des fonds abrités et dans le même temps la critique du rôle d’une contribution à la reproduction des inégalités. Ne pas rater donc les spécificités très importantes liées au contexte et articuler des perspectives qui dans un débat plus politique s’excluent mutuellement. 

 

  • De toutes façons, la vision européenne est quand même très différente de la vision américaine, puisque l’on est dans des fonctionnements totalement différents. Surtout, les fondations qui existent ont des moyens infiniment plus restreints et n’ont pas de capacité à influencer les politiques sinon par le lobbying sur tel ou tel sujet parce qu’ils ont fait un progrès sur un projet ou sur une perspective.

 

Je suis de plus en plus persuadé qu’un des éléments de constat sur la situation française est un élément de structure et non pas juste un élément lié au fait que nous soyons à un moment précoce dans le développement de la philanthropie. On constate un décalage entre ce que les dispositifs fiscaux et la montée en puissance du secteur. Il serait possible d’imaginer que le secteur se développe beaucoup plus vite, beaucoup plus fort avec le même dispositif fiscal. Il y a évidemment des liens entre l’incitation fiscale et le don, le volume du don et je pense que la philanthropie ne se rend pas service en disant que cela n’a rien à voir, en même temps que le secteur opère une dénégation d’une évidence empiriquement constatable. Pourtant en même temps, il n’y a pas de relation mécanique et c’est là que cela devient intéressant parce qu’on commence à comprendre qu’il y a d’autres dimensions. 

Pour une vision systémique de la philanthropie

  • La France a un bon système fiscal. On ne peut pas dire qu’il ne suffit pas, mais on voit une diminution du nombre de foyers de donateurs, il a chuté de façon assez sensible ; par contre, on voit une augmentation des dons. C’est-à-dire qu’on change de catégories de donateurs en laissant de côté toute une partie de gens qui pourraient intervenir.

 

C’est un point très important, parce qu’au-delà de ces considérations de cadrage très générales, que nous avons vues jusqu’ici, il y a vraiment deux enjeux de recherche absolument majeurs.

Le premier, ce qui m’a motivé pour faire l’étude avec des familles qui ont créé leur fondation abritée, est que l’on a effectivement une sélectivité sociale de plus en plus grande. C’est vrai pour les donateurs, où clairement à la fois les évolutions récentes et celles qui sont anticipées par les professionnels du secteur disent que les marges de développement se situent chez des grands ou des très grands donateurs. Je crois que c’est aussi très lié avec ce que l’on voit dans le monde associatif. Il y a là aussi une forme de sélection sociale, ne serait-ce que dans l’accès au bénévolat qui est capté par des catégories assez diplômées, assez aisées. Ce sont des enjeux démocratiques, des enjeux sociaux extrêmement forts. Il faut être très clair dans l’objectivation des catégories sociales qui aujourd’hui ont accès à ces pratiques et à cette forme d’engagement et de participation à la société dans ces domaines-là. Cela représente tout un pan de recherche qui à mon avis gagnerait à être amélioré et représente un préalable pour arriver à discuter de manière un peu plus précise des thèses sur la captation de la participation démocratique. 

Il y a un deuxième aspect sur lequel je vois également un effort considérable à opérer. Il s’agit du développement d’une culture de l’évaluation du côté de la philanthropie elle-même pour se donner une capacité d’objectivation. Je ne parle pas de l’impact, parce que l’impact est très connoté, mais des effets sociaux que les associations et les fondations peuvent avoir. J’ai essayé d’aborder ces enjeux dans le cadre d’un travail sur la Fondation Impala Avenir et son association l’École des Plombiers du numérique. Voilà des gens qui ont un projet, disent que dans la société française, lorsque l’on n’a pas de diplôme on est exclu du marché du travail ou condamné à un destin de précarité. Les Plombiers essaient de changer les termes du problème en disant que les mécanismes de formation sont eux-mêmes excluants. Et nous avons commencé à nous demander ce qu’un tel projet produit réellement. Ce qui est intéressant c’est que, chemin faisant, on voit le projet philanthropique se rapprocher des pouvoirs publics et essayer de le faire correspondre à leurs objectifs, leur langage, pour tenter de sortir d’une position d’électron libre marginal et d’arriver à influencer véritablement les politiques de formation.

 

  • Cela veut-il dire qu’il faut montrer une vision plus systémique du secteur ? Vous parliez d’objectivisation. Faut-il traiter cela comme un secteur à part entière qui est un acteurs social majeur, même s’il ne représente pas un gros volume,qu'il est dans les interstices que l’État ne prend pas en compte ?

 

Il faut en quelque sorte normaliser le traitement de l’objet et c’est la ligne directrice de mon travail sur la philanthropie. On lui rendra d’autant mieux justice et on l’étudiera de manière d’autant plus intéressante qu’on en fera un objet comme un autre du travail de sciences sociales. 

 

  • Cela nous amène-t-il à regarder les politiques d’alliances et de relations entre l’État, les collectivités locales, les acteurs de la philanthropie pour les inscrire dans une politique ambitieuse de la philanthropie vue par l’État, pour avoir une relation plus partenariale qu’elle n’est aujourd’hui, et une forme de reconnaissance ? Parce que le problème n’est pas une question d’argent, c’est une question pour l’instant d’ancrage, de raconter l’histoire. 

 

Comment la philanthropie s’organise-t-elle, ou ne s’organise-t-elle pas ? Quelles sont les relations entre les fondations et les associations, les relations entre la société civile et l’État ou les pouvoirs publics à différentes échelles, à différents niveaux administratifs ? Le deuxième sujet est de savoir comment le secteur s’organise, se fait représenter pour arriver à être reconnu, entendu par les pouvoirs publics.  Les associations diffèrent des fondations, car elles sont très souvent dans une relation de délégation des services publics. Les fondations qui n’ont pas les mêmes problèmes de dépendance économique vis-à-vis des pouvoir publics souffrent, elles, d’une méconnaissance de la part de ceux-ci. Cela pose donc la question des formes de représentation, des formes d’organisation, de la construction d’un porte-parolat unifié du secteur. 

Mais l’on observe que globalement tout ceci est sous-analysé alors que l’on a un sujet majeur à la fois de description et de compréhension et aussi à terme de fonctionnement et de viabilité du secteur.

 

  • Le sujet que vous évoquez est tout à fait intéressant. Il s’agit de positionner les fondations non pas comme un objet financier, mais comme un des éléments de la chaîne de valeur, qui apporte des moyens au secteur associatif lui-même l’opérateur in fine, puisque les fondations ne sont souvent pas opérationnelles. La question est donc : comment faire vivre cet écosystème ? 

 

C’est déjà cela que j’ai écrit dans mon livre Les oubliés du rêve américain. Mon point d’intérêt c’était vraiment le lien entre une fondation qui avait cette particularité d’être fondation opératrice en même temps que distributrice. Cette dimension opératrice l’obligeait en quelque sorte à internaliser une association, ce qui était une manière, parmi d’autres, de résoudre la tension entre les opérateurs et ceux qui les financent. 

Pour une recherche en liaison avec l’enseignement dans l’université

  • C’est-à-dire de sortir les fondations d’un espace théorique où tout le monde se renvoie la balle pour être reconnu comme un objet social d’utilité publique. 

 

C’est cela que j’appelais à l’instant la normalisation. Pour structurer l’étude de la philanthropie, il aurait été possible de créer une chaire avec un dispositif ad hoc spécifique. Mais ma démarche avec PSSP a été différente. Il s’agissait plutôt de dire qu’il fallait créer, au sein même des institutions les plus classiques d’enseignement supérieur et de recherche, c’est-à-dire des unités dans lesquelles le CNRS et les universités travaillent ensemble pour créer une relation entre recherche et enseignement (les Unités Mixtes de Recherche), une plateforme permettant de donner une place à la philanthropie comme objet de recherche à part entière. L’Association Française de Science Politique va mettre la philanthropie à l’agenda de son prochain congrès. C’est un signal, parmi d’autres, très encourageant.

 

  • Avez-vous également besoin de financements complémentaires pour couvrir des recherches ? Les fondations ne semblent pas comprendre qu’elles ont un intérêt à financer la recherche sur leur secteur.

 

Le statut universitaire apporte beaucoup de protection et de garanties et permet de travailler sereinement. Évidemment, des apports extérieurs peuvent être utiles. En l’occurrence, nous avons d’emblée reçu un soutien très fort d’acteurs importants comme la Fondation de France, la Fondation Daniel et Nina Carasso, la Fondation Caritas et nos amis du Philab au Québec, une forme d’organisme jumeau, avec lequel nous travaillons régulièrement. Ce soutien, nous le concevons d’une double manière. D’abord, il permet d’organiser à intervalle régulier des rencontres pour échanger avec des partenaires. Nous entendons leurs préoccupations, nous comprenons comment ils fonctionnent.  Cela permet d’avoir une compréhension fine et presque vue de l’intérieur de l’organisation de la philanthropie ainsi que du rôle des d’acteurs clés de la philanthropie. La deuxième chose est que ces financements sont conçus comme un amorçage de pompe, comme une manière d’ouvrir une dynamique qui permette à terme que l’objet soit totalement approprié par les structures les plus classiques d’organisations et du financement de la recherche. 

Dans les prochains mois, nous franchirons une étape importante en nous transformant en un réseau de compétences qui va rassembler des collègues à Lille, à Lyon, à l’Université Dauphine, à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, toutes universités et laboratoires de recherche où il y a des compétences en histoire, sociologique, science politique, sur les fondations, sur le monde associatif d’hier et d’aujourd’hui. Nous aurons une gouvernance collégiale du projet qui va essaimer dans un certain nombre d’universités aux quatre coins de la France. Ce développement organisationnel passionnant est à venir dans les mois qui viennent.

 

  • C’est un projet ambitieux, bravo ! Mais la recherche se fait également ailleurs, comme dans l’Institut français du monde associatif de Floriant Covelli ou dans de rares fondations. Pourtant, le  secteur de la philanthropie n’a pas l’air de comprendre l’intérêt des recherches menées par ces différentes structures. Est-ce une modalité pour aller dans le sens de ce vous disiez sur besoin de se faire reconnaître ?

 

Oui, et c’est une dimension de la complexité du paysage. Les travaux que l’on peut mener sont en interaction avec d’autres types de travaux. Vous parlez de cet institut et c’est effectivement intéressant parce qu’on voit comment finalement, de manière endogène, le secteur secrète un besoin de réflexivité, d’intelligibilité sur ses pratiques d’auto-organisation. Pour nous, praticiens des sciences sociales, cette dimension du phénomène est intéressante, presqu’en tant qu’objet de réflexion. Elle a ainsi été mise en avant dans un colloque intitulé « les mondes de la philanthropie ». On l’a vu par exemple avec les « Assises de la philanthropie », avec tout un ensemble de manifestations, qui sont des formes hybrides entre des formes de communication et l’organisation d’une recherche, ou d’une forme d’objectivation. 

Associations et fondations acteurs du contrat social face à la pauvreté

  • La question démocratique par rapport à la philanthropie est un sujet que vous avez traité. Ces deux thèmes sont souvent présentés comme opposés. Il me semble important de montrer qu’il y a une relation avec les gens des moyens et ceux qui sont laissés pour compte pour retisser le lien social et donc s’inscrire dans une vision démocratique du rôle des acteurs de la philanthropie. 

 

Oui, et ce qui me semble assez structurant, c’est le fait que l’on observe un décalage dans la manière de raisonner, sur l’expertise, sur ce que vous appelez le lien social, c’est-à-dire l’ensemble des formes d’organisations collectives que l’on peut observer : les institutions publiques, les institutions professionnelles, les institutions familiales, les institutions de la société civile en tant que telles. Je suis partisan d’une épistémologie plurielle pour rendre compte du fonctionnement de la société en intégrant le regard ou la contribution de chacune de ces institutions et en essayant de ne pas les isoler les unes des autres. C’est une chose sur laquelle nous avons besoin de progresser, parce qu’il y a des langages différents pour parler d’une même réalité sociale et de cette question démocratique. Comme je l’indiquais, la méconnaissance du monde associatif ou philanthropique tient aussi à cette difficulté de faire comprendre, tout simplement de traduire, l’activité effective dans des termes qui soient compréhensibles. 

Nous faisons face aujourd’hui à un problème social majeur et terrible qui a des sous-bassement socio-économiques avec la paupérisation relative ou absolue d’une très large partie de la population et qui fait vaciller les bases du contrat social et altère le fonctionnement de la démocratie. Il faut d’abord faire exister le problème, le rendre visible. Et en la matière, les associations ont un rôle absolument déterminant parce qu’il n’y a pas que la statistique publique pour faire cela, nous avons collectivement besoin de l’expertise associative. 

Je suis depuis un an le président du Comité scientifique du CNLE, (Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion) créé par la loi de 1998 et placé au service du Premier ministre. Dans ce cadre nous faisons de l’observation sociale, nous mobilisons l’expertise associative comme la statistique publique et sans celle-ci, de nombreuses personnes, souvent les plus démunies, seraient tout simplement « invisibles », car « hors-champ ». D’autre part et c’est le deuxième point, il y a une contribution à l’élaboration des réponses. Voici un exemple qui est pour moi très important : nous réfléchissons aujourd’hui, toujours au CNLE, sur l’impact social de la transition écologique. Que voit-on lorsque l’on travaille sur cette question ? On voit que nous avons, par exemple, un énorme sujet sur la question de l’aide alimentaire et de sa distribution. Sur cette question, les associations vont contribuer à inventer des fonctionnements qui soient compatibles avec les objectifs de la transition écologique. Il va donc falloir que les structures, comme par exemple Les Restos du Cœur, qui s’occupent de ces question , les mettent en œuvre, en fait une sorte de délégataires de services publics, soient en capacité d’internaliser un diagnostic avec une forme de prospective et d’arriver à construire une partie de la réponse.

 

  • Justement, ce que vous dites est intéressant parce qu’on sait que l’État est capable de mettre en place des dispositifs, des plans, mais la mise en route de ces nouveaux dispositifs patine. Ne faudrait-il pas remonter de bas en haut les problèmes et les solutions si différentes selon les endroits plutôt que d’aller de haut en bas ? Cela éviterait parfois d’apporter des réponses qui ne sont pas des réponses globalisantes.

 

Devant l’ampleur des difficultés, et devant les défis majeurs de la transition écologique, nous avons besoin d’un point de vue intégré et cela ne peut pas être que celui de l’État, raison pour laquelle on parle de « planification écologique ». Par contre, on a besoin aussi que l’ensemble du tissu qui est au plus près des besoins arrive à reconstituer les formes de vie sociale et puisse se  faire entendre au niveau des territoires, au niveau local.  Pour que la réponse qui va être élaborée et pilotée par en haut ne prenne pas les modes de vie à revers,  il faut que cette dimension soit prise en compte.  

 

  • Quand je parlais d’enjeux démocratiques, pour recréer de la vie sociale, vous parlez de pouvoir d’achat, mais il y aussi la reconnaissance des populations qui ne sont pas reconnues et avec lesquelles on peut faire localement un travail de renaissance d’un espoir, ou en tout cas de revenir dans la vie du pays. 

 

Oui, cela me paraît bien résumer la situation et les défis qui sont devant nous. 

 

Propos recueillis par Francis Charhon.

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