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Par Carenews INFO - Publié le 25 mars 2021 - 08:00 - Mise à jour le 25 mars 2021 - 09:05
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Moussa Camara (Les Déterminés) : « Au-delà du développement économique des quartiers, de l’accompagnement des entrepreneurs, c’est devenu un projet sociétal »

Rencontre avec Moussa Camara, fondateur de l’association « Les Déterminés », qui promeut l’entrepreneuriat pour toutes et tous dans les quartiers populaires. Il démocratise les codes de l'entrepreneur au sein des banlieues souvent éloignées du monde de l'entreprise.

Moussa Camara, fondateur de l'association Les Déterminés. Crédits : David Monfort
Moussa Camara, fondateur de l'association Les Déterminés. Crédits : David Monfort

 

Sagesse et détermination. Ce sont les mots qui viennent à l’esprit au bout de quelques minutes d’entretien avec Moussa Camara, le fondateur de l’association les Déterminés. Ce jeune trentenaire est engagé depuis son plus jeune âge dans son quartier, à Cergy-Pontoise, dans le Val-d’Oise. Un engagement sans faille qui lui a valu d’être récompensé du titre de chevalier de l’ordre national du Mérite en janvier dernier. Moussa Camara milite pour une certaine philosophie de l'entrepreneuriat. Seul critère pour rejoindre le programme : être déterminé ! Rencontre avec une personnalité emblématique d’une banlieue qui bouge et entreprend. 

 

  • Quel a été votre parcours jusqu’à l’entrepreneuriat ? 

Je suis parti du constat suivant : quand on naît dans certaines parties du territoire français, les chances de réussir ne sont pas les mêmes pour tout le monde. J’ai grandi dans un quartier de Cergy-Pontoise, la Croix-Petit, qui a connu une forte rénovation urbaine. J’ai eu la chance de faire une rencontre déterminante. Je terminais mes études en bac pro et j’ai croisé le chemin d’une personne qui m'a poussé à créer ma société. Mais cela n’a pas été de tout repos. Créer une entreprise, c’était comme s' il fallait monter un immeuble de quinze étages. Cela me paraissait impossible. Tout le monde me disait que c’était une vraie opportunité. J’ai donc créé ma société à 21 ans, spécialisée dans l’installation technique de l’ADSL dans les grandes entreprises, c’était en 2007 et les débuts d’Internet. J’ai commis des erreurs. Je n’avais pas de référence du monde de l’entrepreneuriat. Je suis né dans une famille modeste, on ne manquait de rien, mais mes parents n’étaient pas des entrepreneurs. J’ai grandi avec les valeurs du travail, du partage, de la solidarité et de l'entraide. Je pense que cela a beaucoup nourri mon parcours et mon engagement. 

 

  • Comment est née l’association Les Déterminés ? 

Au bout d’un moment, je me suis aperçu que je réussissais dans mon entreprise, mais dans mon quartier, ce n’était pas le cas pour mon entourage. Je me suis rendu compte qu’ils n’avaient pas la même opportunité d’être aidés comme je l’ai été. J’ai donc commencé à recruter des personnes près de chez moi, leur apprendre le métier et leur donner la possibilité de travailler dans ma société d’installation technique. Je voulais aller plus loin dans cette démarche d’accompagnement entrepreneurial. 

Lors d’un voyage aux États-Unis, j’ai fait un stage de deux mois dans une fondation, avec des entrepreneurs. La journée, j’assistais à des conférences sur l’économie. Et le soir, nous menions des actions philanthropiques au sein des quartiers pauvres. J’ai pu voir comment ils alliaient l'économie et le social, cela m’a interpellé. Je me suis dit pourquoi en France, il y aurait d’un côté les entreprises et de l’autre, les associations. Ce n'était pas la tendance comme aujourd’hui de l’entrepreneuriat social, et ce n’était pas du tout développé dans les quartiers. Il n’y avait pas beaucoup d’acteurs pour l’accompagnement d’entrepreneurs en banlieues mis à part les Chambres de commerce. Je me suis dit qu’il fallait monter une structure pour répondre à l’envie d’entreprendre dans ces territoires. C’était en 2013.

Et fin 2014, je lançais l'association Les Déterminés. Encore une fois, cela n’a pas été simple. Parler à des chefs d’entreprise, leur dire qu’ils allaient soutenir un projet économique en faveur des quartiers, pour faire émerger une nouvelle génération d'entrepreneurs, au début, on ne vous prend pas vraiment au sérieux. J’ai fait des rencontres importantes avec des chefs d'entreprise emblématiques. Ils m’ont répondu qu’ils ne connaissaient pas la problématique des quartiers effectivement, mais qu’ils pouvaient me mettre à disposition un réseau professionnel. Et c’est ainsi que tout a commencé. J’ai créé Les Déterminés avec une première promotion de sept personnes début 2015. Elles ont créé leur société dans différents domaines, le transport, l'alimentation, la formation, le sport, la logistique, etc. Je me suis rendu compte très vite que la raison de ce succès était le fait d’être bien accompagné et d'avoir bénéficié des bons réseaux pour se structurer, qu’ils n’auraient pas eu si l’association ne les avait pas aidés. Nous étions sur la bonne voie.   

 

  • Quelles sont les missions de l’association Les Déterminés ? 

Je suis parti d’un constat assez simple. Dans les quartiers populaires, le taux de chômage était très élevé, souvent supérieur à la moyenne nationale. Et de nombreuses entreprises s'installaient dans ces banlieues. Malheureusement, le taux de transformation était très faible au niveau de l'emploi. Je me suis posé deux questions. Est-ce que c’était dû au fait que beaucoup d'entreprises se créaient là-bas ou bien parce que les opportunités de financement et les réseaux n’existaient pas ? 

Nous avons ouvert un premier programme d’entrepreneurs, avec des hommes et des femmes qui avaient envie de se lancer dans l’entrepreneuriat mais ne savaient pas comment faire ni par où commencer. Aujourd'hui, on a sensibilisé plus de 3 000 personnes à l'entreprenariat, on a accompagné plus de 400 personnes, sur des formations de six à un an. Et 176 entrepreneurs ont créé leur entreprise, la moitié d'entre eux a entre deux et dix salariés et leur société perdure après trois ans. 

Nous suivons près de cinquante projets en cours de développement. Nous nous développons sur tout le territoire dans une douzaine de villes, en Île-de-France, à Nancy, à Montpellier, à Bordeaux, Lyon, Toulouse, Marseille, Roubaix, etc. Dans chaque territoire, l’enjeu est différent. À chaque fois c’est un nouveau challenge. 

Je pense que cette réussite est possible pour une raison : le fait de rendre accessible l’entrepreneuriat à des personnes pour qui ce n’est pas habituel. Surtout quand on vient des quartiers populaires. Et encore plus quand on est une femme en banlieue, c’est deux fois plus difficile. Notre action a permis à près de 60 % de femmes entrepreneures de se lancer. 

 

  • Quel regard portez-vous sur le chemin parcouru ? 

Je me rends compte que le projet de départ des Déterminés est aujourd'hui plus vaste. Au-delà du fait que cela favorise le développement économique des quartiers, au-delà de l’accompagnement des entrepreneurs, c’est devenu un projet sociétal.

En France, au contraire des Etat-Unis où j’ai vraiment vu la fracture sociale entre deux mondes, il y a les classes moyennes, des fils et filles d’immigrés qui peuvent réussir. C’est un peu mon histoire personnelle d’ailleurs. Mon père était employé municipal. Ma mère travaillait modestement. Et j’ai réussi à monter un projet ambitieux, avec de l’impact pour le développement économique des quartiers. 

Je pense que je n’aurai jamais pu réussir ailleurs qu’en France. C’est le message que j’essaie de leur faire passer. C’est vrai que c’est dur, compliqué, surtout quand on a pas les codes. Je leur dis toujours « avant de compter sur les autres, compte sur toi-même. Quand tu es bon ou si ton idée est bonne, quoi qu’il arrive, même si cela prend du temps, tu vas réussir ». C’est ça être déterminé. 

 

  • Quels sont les freins qui empêchent ces jeunes de réussir d’après vous ?

C’est un mélange de plein de choses. Ce sont le plus souvent des jeunes qui sont issus de l’immigration comme on dit. Les origines, la couleur de peau, les discriminations sont des freins. La société est très clivante aujourd’hui. Réellement. Et même pour des personnes d’origine française, elles ont du mal à réussir, car elles vivent dans des milieux populaires. C’est le résultat de trente, quarante années de politiques publiques qui n’ont pas porté ses fruits. Je pense que c’est important de s’appuyer sur des acteurs locaux, ceux du monde associatif, nous connaissons mieux que personne les habitants de ces territoires. 

Nous travaillons avec le ministère de la Cohésion des territoires, BPiFrance, la Caisse des dépôts pour mettre notre expertise à leur disposition, afin de mener des politiques publiques qui vont permettre à des générations de mieux réussir et s’insérer professionnellement. Je suis très engagé sur ce sujet actuellement. Car tout seuls, nous ne pourrons pas régler le problème. 

Ce n’est pas normal quand j’entends des jeunes me dire qu’ils ont l’impression que quoi qu’ils fassent, ils pensent que leur avenir est foutu. Ils voient beaucoup de précarité, de problématiques sociales, de personnes du quartier qui ont fait de hautes études et qui ne s’en sortent pas. Pourquoi ? Souvent, il y a trop de discriminations dans l'accès à un emploi. Les entreprises doivent aller plus loin dans leur mode de recrutement. Nous travaillons aussi avec elles, pour qu’elles recrutent et forment plus de jeunes issus des quartiers. 

 

  • Justement, comment l’association fait-elle le lien entre les entreprises et les jeunes des quartiers ?

Nous avons développé un programme avec le groupe Hyatt, en septembre 2019, pour quarante jeunes issus de quartiers populaires, en décrochage scolaire. J’avais rencontré Michel Moreau, patron des hôtels Hyatt quelques mois avant, et il m’avait proposé de travailler avec lui. Il avait des besoins dans les métiers liés au luxe, la restauration, l'hôtellerie. Il n’arrivait pas à recruter comme il le voulait. Et on l’a fait. Ces jeunes aujourd’hui sont serveurs, bagagistes, femmes de chambre, etc. Même après cette année de crise, ils sont en CDI. 

Nous avons étendu ce programme de formation aux métiers du numérique, de la publicité et du marketing digital. Ces entreprises nous disent souvent qu’elles ne savent pas comment aller vers ce genre de public, comment parler à ces jeunes, les faire venir. Nous avons une expertise sur l'accompagnement spécifique de ces jeunes. Nous les formons sur le savoir être, les codes de l’entreprise, comment s’intégrer. 

Je pense vraiment qu’il faut autonomiser les personnes au maximum. C’est ce que nous essayons de faire. J’ai vu des jeunes entrepreneurs créer leur société, réussir, recruter eux aussi d’autres personnes dans leur quartier. Et au final, cela aboutit à créer une dynamique économique dans leur territoire. Tout est lié. Si les personnes peuvent développer leur business, cela ira mieux pour elles au niveau économique, et elles s'impliqueront plus au niveau social dans leur quartier. Je pense que c’est une façon de réduire les inégalités. 

 

  • Quel a été l'impact de la crise sur les projets de votre association en 2020 ? 

Je fais deux constats par rapport à cette crise. Premièrement, j’ai vu encore plus d’inégalités dans ces milieux déjà difficiles. Des jeunes sans ordinateur pour suivre les cours à la maison, de nombreuses collectes alimentaires s’organiser, la fracture sociale a été vraiment visible et je pense que cela va encore se creuser de plus en plus. 

Pour les Déterminés, on a eu une année record. En 2020, on a reçu plus de 1 000 candidatures pour accompagner seulement 200 personnes. Je pense que pendant le premier confinement, beaucoup de personnes se sont retrouvées chez elles, à réfléchir, à avoir des idées pour entreprendre. On pensait que l’année serait difficile, que les personnes auraient peur de se lancer. On a fait face, au contraire, à une réelle dynamique. Déjà, nous avions plus de cent personnes en formation. Toute l’équipe est passée en distanciel. Nous n’avons lâché personne. Nous avons même réussi à distribuer près de deux cents tablettes à ceux qui en avaient besoin. Nous avons trouvé les financements auprès de nos partenaires habituels, BNP Paribas, Mazars, BPIFrance, Facebook, AG2R et d’autres plus locaux comme l’Agence nationale de la cohésion des territoires et la région Île-de-France. 

Et à la sortie du confinement, certains en ont profité pour aller au bout de leurs projets, d’autres ont eu plus de mal, on les a aidés pour qu’ils puissent tenir sur la durée. 

C’est une année qui nous a bousculé. On a quand même atteint nos objectifs, malgré cette crise, nous sommes ressortis encore plus fort je dirais. Et nos partenaires nous ont renouvelé leur confiance et ont décidé de nous accompagner plus fortement. C’est très important. C’est vraiment une marque de solidarité très importante. 

 

  • Vous avez reçu une distinction de chevalier de l’ordre et du mérite, qu’est ce que cela représente ? Des ambitions politiques à venir ? Comment vous projetez vous dans les années à venir ? 

 

C’était une très bonne nouvelle et surtout une vraie surprise cette récompense ! Surtout que quand on fait ce que je fais, ce n’est pas pour avoir des titres. Je me suis engagé très jeune. Je suis né et j’ai grandi dans un quartier difficile, à Cergy, nourri par des injustices et cela me révoltait. J’ai toujours voulu m’engager pour dire les choses, apporter des solutions, j’ai grandi avec cette mentalité. Quand je fais les choses, je veux avant tout que cela change la vie des gens. Avoir une récompense comme celle-ci, c’est bien mais cela ne doit pas me perturber, le travail continue.

 

L’engagement politique, c’est déjà un peu ce que je fais avec l’association. C'est vrai qu'il faut des personnes comme moi dans le milieu politique. Mais j’en ai vu quelques-unes entrer en politique et qui, malheureusement, n’avaient pas les coudées franches pour faire avancer les choses. Et elles se sont éteintes. Sans avoir pu apporter une dynamique comme elles le souhaitaient. Si je dois m’engager en politique, cela se fera dans une action collective. Mais ce n’est pas un objectif. 

J’ai 34 ans, je laisse les choses se faire, je ne calcule pas où je serai dans 5, 10 ans. Je n’aurai jamais imaginé tout ce qui m’est arrivé en quatre ans, rencontrer autant de personnes importantes et faire évoluer le projet de l’association comme maintenant.

 

Christina Diego 

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