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Par Carenews PRO - Publié le 12 novembre 2020 - 08:00 - Mise à jour le 12 novembre 2020 - 08:00
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Sarah El Haïry : « Aujourd’hui, le besoin, c’est de répondre à la solitude et à la précarité »

Rencontre avec Sarah El Haïry, secrétaire d’État chargée de la Jeunesse et de l’Engagement auprès du ministre de l'Éducation nationale de la Jeunesse et des sports, avec qui Carenews s’est entretenu de sujets importants en plein second confinement, notamment la question des moyens humains et financiers octroyés aux associations en cette fin d’année. De quelle façon l'engagement va-t-il pouvoir répondre à l’ampleur de la crise ? Détails.

Entretien avec Sarah El Haïry. Crédit : ©Philippe DEVERNAY

 

  • La crise est brutale. Les associations sont sur le front et s’inquiètent d’un manque de bénévoles pour faire face à l’ampleur de la précarité. Comment allez-vous les soutenir ? 

 

Sarah El Haïry : « C’est vrai, la crise est colossale. Il y a eu un réel apprentissage après la première vague de confinement. On l’a vu, les premières conséquences pour les associations étaient de deux sortes : humaines et financières. Les associations ont constaté tout d’abord un état de fatigue de leurs bénévoles entre les deux confinements. C’est vrai aussi que la moyenne d’âge de la plupart d'entre eux est proche de 65 ans et qu’il a été très difficile de les remobiliser post-confinement. Ensuite, il a fallu apporter plusieurs réponses, adaptées aux besoins de de chaque association que l’on peut classer en trois catégories : il y a les toutes petites associations sans salariés, qui s’appuient essentiellement sur les bénévoles, celles de taille moyenne avec quelques salariés, et les grandes associations, qui fonctionnent avec des centaines de salariés.

Pour les premières, qui ont des besoins de bénévoles importants, notre réponse est la réactivation de la Réserve Civique et la remobilisation citoyenne, portée par le site Jeveuxaider.gouv.fr. A ce sujet, j’ai réuni, il y a dix jours, les grandes associations de lutte contre la pauvreté et les acteurs du bénévolat, comme France Bénévolat et la plateforme benenova. Une vingtaine de structures, petites et grandes. Les besoins sont différents. Une structure comme la Croix-Rouge française, qui est connue, voit les bénévoles venir à elle naturellement. Les plus petites structures comme les épiceries solidaires, par exemple, ont besoin de la plateforme pour recruter des bénévoles et pallier une notoriété moins importante. 

Nous leur avions apporté notre soutien lors du premier confinement via notre site d’engagement. Il faut savoir que, à l’époque, la moitié des 300 000 inscrits pour être bénévoles étaient de nouveaux arrivants, et la moitié d’entre eux avaient moins de 30 ans. Cet appel à l’engagement, on vient de le réactiver. 

Ensuite, pour les structures moyennes, de un à dix salariés, nous activons également des moyens humains, notamment avec la mobilisation des services civiques dont j’ai facilité l'intermédiation avec ces structures. 

 


A LIRE >>> Reconfinement : comment les associations de distribution alimentaire et de maraude affrontent-elles la situation ? 


  • Quelles sont les mesures d’accompagnement financières prévues ? 

S.E.H. : Nous allons accompagner financièrement les associations avec l’activation des FONJEP (aides à l’emploi), soit près de 2 000 emplois supplémentaires, c’est la grande nouveauté. Avant, ces emplois étaient réservés aux acteurs de l'éducation populaire. Maintenant, ils sont élargis au milieu associatif. Ces emplois FONJEP sont octroyés sur trois années, et cela représente 7 000 euros par emploi et par an. C’est là un apport important du Plan de relance. Autre réponse financière que l’on propose : l’accès des associations au droit commun des mesures économiques mises en place pour répondre à la crise (chômage partiel, prêts garantis par l’État, etc). Les structures associatives n’y avaient pas le droit au début du premier confinement et elles ont mis du temps à y avoir accès. Aujourd’hui, elles peuvent bénéficier des mêmes mesures que toute entreprise, notamment celles dédiées à la culture, au sport, à l’événementiel et le tourisme. C’est une vraie nouveauté du deuxième confinement. C’est d’ailleurs une véritable reconnaissance économique des structures associatives. 

Pour les toutes petites associations, qui n’ont pas accès aux mesures de droit commun car elles n’ont pas de salariés, nous allons les soutenir de deux façons. Il s’agit, d’abord, de la poursuite du fonds de développement de la vie associative (FDVA), qui vient d’être votée dans la loi de finances la semaine dernière. On a présenté, dans le PLFR4, 5 millions d’euros d’aides spécifiques, auxquels on ajoute 15 millions d’euros qui proviennent des comptes inactifs et dont le premier versement aura lieu cette année. Au total, ce sont 20 millions supplémentaires aux 25 millions d’euros déjà présents dans la loi de finances pour le soutien de la vie associative, soit une enveloppe finale de 45 millions d’euros pour les petites associations.  Elle sera disponible via les services déconcentrés de l’Etat dans les départements pour subventionner le fonctionnement de ces associations. Ces mesures sont très importantes et très différentes du premier confinement. C’est la reconnaissance de la nécessité associative dans notre société. 

Nous proposons deux autres nouveautés dédiées aux associations, en lien avec France Active et la Caisse des Dépôts. On a tout d’abord mobilisé 45 millions d'euros pour répondre à des besoins de trésorerie et ouvert la possibilité pour les associations de faire un prêt bancaire, avec le réseau de France Active. Il peut exister un frein de certaines banques à prêter aux associations. Avec ce dispositif, il est possible d'emprunter jusqu’à 30 000 euros à taux 0. Le réseau de France Active est présent dans tous les départements. Il y aura donc un interlocuteur dédié dans les territoires à qui pourront s’adresser les associations pour enclencher une demande d’aide ou de prêt. Autre dispositif, avec la Caisse des Dépôts, ce sont 45 millions mobilisés pour les plus grandes structures associatives qui ont besoin de fonds propres. Elles pourront émettre des obligations (notamment des titres associatifs) comme source de financement. Qui achètera ces obligations en ces temps de crise ? Nous mettons en place un fonds qui permet à la Caisse des Dépôts de les acheter, à un taux à moins de 2 %, très préférentiel. Et ce, afin de permettre une consolidation des fonds propres de ces grandes associations. C’est d’ailleurs aujourd’hui une vraie problématique dans le monde associatif. 

Enfin, de façon générale, le plan de relance prévoit 100 millions d'euros dédiés au soutien aux associations de lutte contre la pauvreté, au-delà des différents plans sectoriels comme dans la culture ou le sport.

 

  • Qu’en est-il des collectes alimentaires de cette fin d’année, un sujet préoccupant pour bon nombre d’associations ?

S.E.H. : Il y a une vraie crainte de la part des associations de ne pas être en mesure d'assumer cette charge de travail. L’enjeu est crucial, car 11 % des collectes se déroulent fin novembre. On les soutient en appelant à l'engagement et au bénévolat, et on les accompagne via la plateforme. Parallèlement, on sécurise le bénévolat des encadrants au sein de ces associations. C’est pour cette raison qu’a été remise à l’ordre du jour la proposition de loi, qui est en deuxième lecture au Sénat, pour reconnaître l’engagement bénévole et non professionnel des cadres associatifs. Il y a une vraie crise dans les structures associatives aujourd'hui sur les postes fonctionnels : dirigeants, présidents, trésoriers... Nous avons également mobilisé 1 400 bénévoles qui proviennent de la réserve civique. Pour faciliter les dons du grand public, des nouveautés vont être mises en place avec la possibilité d’acheter des paniers dans une grande surface ou des caddies alimentaires. C’est le supermarché qui gère ensuite la logistique pour acheminer les dons aux associations. Nous allons en faire la promotion en appelant les Français à la générosité pendant cette période.

Une des grandes différences constatées depuis le premier confinement, c’est l’arrivée de nouvelles familles dans les associations de lutte contre la pauvreté, soit entre 20 et 30 % de nouveaux bénéficiaires. Avec Olivier Véran, nous avons prévu un accompagnement dédié. Près de 870 millions d’euros supplémentaires, soit 50 % de hausse, seront octroyés spécifiquement aux associations d’aides alimentaires (Banques Alimentaires, le Secours populaire français, la Croix-Rouge française) sur un programme long entre 2021 et 2027. C’est une nécessité que l’Europe se mobilise pendant cette double crise. 

 

  • Avez-vous vu émerger de nouvelles formes d’engagement depuis le début de la crise sanitaire ?

S.E.H : Je peux vous parler de ce que j’ai pu voir. Par exemple à Dijon, la Croix-Rouge française a créé une section jeunes dans le cadre du premier confinement parce qu’ils voulaient se rendre utiles. Ils n’avaient pas les mêmes réflexes que les bénévoles historiques. Ils ont commencé à faire des maraudes et ont rapidement monté des partenariats avec des restaurateurs pour faire des repas plus qualitatifs qui apportaient un peu de baume au cœur.

On a aussi vu des jeunes qui se sont engagés dans des Ehpad, ce qui peut paraître étonnant. Ils ont eu envie de partager une solidarité intergénérationnelle. Autre exemple, à Rouen, lors du premier confinement, un étudiant à l’université s’est inquiété de la situation de ses camarades en cité universitaire et les a mobilisés. Ils ont commencé à cuisiner les uns pour les autres. Parce que pendant le premier confinement, les restaurants universitaires étaient fermés et cela a aggravé la précarité alimentaire. Les RU ont désormais adapté leur service et les CROUS accomplissent un travail important : les repas sont à emporter, mais ils restent à un euro. Ces jeunes étudiants n’ont jamais baissé les bras : ils ont créé des épiceries mouvantes, apporté les repas dans les cités universitaires. Ils ont sorti l’épicerie solidaire de son fonctionnement traditionnel, ils l’ont déplacée dans les cités universitaires. 

Je pense que la jeunesse va apporter une des solutions à cette crise, parce qu’elle est beaucoup plus créative que nous tous réunis. Face à des problématiques communes, les jeunes arrivent à trouver de nouveaux chemins. 

 

  • Les priorités semblent différentes pour ce deuxième confinement. On n’a pas encore vu émerger de grands mouvements de solidarité intergénérationnels. 

 

S.E.H. : Il y a deux explications. Au premier confinement, ce qui a attiré notre attention, c’était la créativité. Aujourd’hui, elle est réactivée puisque les circuits de distributions alternatifs sont déjà en place. La deuxième raison, c’est que nous sommes confinés depuis dix jours. Il faut sûrement encore une semaine, dix jours voire plus pour qu’émergent les solidarités. Un confinement c’est dur, cela demande beaucoup d’énergie pour les familles, pour soi, surtout quand on est seul. Aujourd’hui, le besoin, c’est de répondre à la solitude et à la précarité qui émergent plus qu’au premier confinement qui avait créé des besoins matériels importants. Ces nouveaux besoins vont nous amener à inventer de nouvelles formes d’engagement, j’en suis certaine, avec 22 millions de bénévoles, plus que jamais la France est un pays d’engagés.

 

  • Quel est le message le plus important selon vous, aujourd'hui, à adresser à la jeunesse pour qu’elle poursuive son engagement ?

S.E.H. : Je parle souvent de jeunesse “au pluriel” : entre 18 et 30 ans, on peut être étudiant, actif, en Erasmus, jeune parent… Ma responsabilité, c’est d’accompagner chacun pour qu’il se sente appartenir à la communauté nationale. Et être un acteur de notre société. Il existe d’ailleurs plusieurs chemins : entre 16 et 25 ans, cela peut être le service civique qui permet pendant huit mois de vivre concrètement l’intérêt général. Dans le plan “1 jeune 1 solution”, on a créé 100 000 missions supplémentaires, c’est-à-dire 240 000 jeunes qui peuvent s’engager dans une collectivité publique ou au sein d’une structure associative. Se pose alors la question de quels engagements choisir. L’engagement, c’est un équilibre entre des droits et des devoirs. Il faut avant tout informer. Sur mon bureau, il y a un catalogue assez épais de dispositifs d’aides, de programmes, de mesures pour notre jeunesse, et un jeune sur deux ne sait pas que ça existe. C’est pour cela que, avant le confinement, j’avais initié un tour de France, pour que chacun ait accès à l’information et à l'ensemble des chances qui sont à sa disposition. C’est la promesse républicaine. C’est pour cela que je travaille avec les acteurs de l’éducation populaire, du tourisme social, avec les scouts, la Ligue de l’enseignement ou la Fédération Léo Lagrange. Parce qu’il y a l’éducation formelle et celle plus informelle, c’est la chaine de transmission de nos valeurs.

 

  • Comment cela se concrétise sur le terrain ? 

S.E.H : Je pense à un projet qui me tient particulièrement à cœur : le SNU (Service National Universel). Un jeune, de quinze / seize ans, aura la possibilité de faire un service national, pendant lequel il vivra avec d’autres jeunes de différents territoires, décomposé en trois temps. 15 jours de séjour de cohésion en dehors de son territoire, puis 15 jours d’engagement dans des missions d’intérêt général obligatoires en structures associatives ou au sein de collectivités. Puis dans un troisième temps, s’il le souhaite, on lui demandera quel engagement il veut prendre. 

On sait aujourd’hui qu’un bénévole sur deux avait des parents bénévoles. Il y a une réalité de reproduction. Avec ce mois de SNU, le jeune aura toutes les cartes en main pour choisir son engagement : service civique, réserviste dans la gendarmerie, bénévolat dans une structure associative, etc. Je mets beaucoup d’énergie à l'organisation de ce SNU. En ce moment, on travaille également à une plateforme qui sera un outil d’information. Travaillant au ministère de l’Education nationale avec Jean-Michel Blanquer, j’ai la chance de pouvoir porter l’engagement au sein du parcours scolaire avec le renforcement de l’éducation civique et morale. L’autre mission, si on veut des citoyens éclairés, c’est de les aider à prendre les bons chemins d’émancipation. L’inégalité d’accès aux chemins de l’engagement se ressent dans les quartiers prioritaires ou difficiles, j’entends un même sentiment d’éloignement et de manque d’accès aux bonnes informations. C’est aussi le cas pour les jeunes dans les territoires. Je souhaite qu’on arrive à recréer du vivre-ensemble, de la cohésion, c’est d’ailleurs pour cela que je ne veux pas que cet outil soit territorialisé, mais accessible à la jeunesse, dans toute sa diversité. 

 

  • Pour finir, où en est le rapport « La philanthropie à la française » que vous aviez remis à Gabriel Attal en juin dernier ?

S.E.H. : J’ai mobilisé mon administration centrale pour me donner les moyens de mettre en œuvre le maximum de propositions et préconisations du rapport, avec une séparation entre ce qui relève du niveau législatif et ce qui n’en relève pas. Nous étions, aujourd’hui même, dans la mise en œuvre de la proposition 32 par exemple : comment embarquer plus de prescripteurs, comment l’éducation à la philanthropie peut intégrer, au-delà des parcours scolaires, la formation initiale des notaires ou encore des experts-comptables ? J’y travaille avec le conseil supérieur du notariat pour qu’elle soit présente dans les formations initiales et continues. Le rapport reste, peut-être pas sur ma table de chevet, mais pas loin, sur ma table de salon ! Aujourd’hui, la philanthropie est une forme d’engagement. Et dans les premiers mots de ce rapport, je dis que l’engagement peut prendre plusieurs formes, comme le bénévolat. Je pense qu’un bénévole est un philanthrope : ce dernier n’appartient pas uniquement au champ sémantique de l’argent, mais à celui de l’engagement. Et c’est en ce sens que j'ai donné à ma directrice adjointe de cabinet la mission de porter la philanthropie. Elle l’a dans son titre d’ailleurs, elle est en charge de “la vie associative et la philanthropie”. Ce sont des signes qui montrent l’importance qu’accorde le ministère à ce sujet. »

Propos recueillis par Mélissa Perraudeau et Christina Diego 

 

 

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