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Par Carenews INFO - Publié le 19 mai 2026 - 07:45 - Mise à jour le 1 juin 2026 - 17:32
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1970 : quand l'engagement devient métier, la professionnalisation des associations et ONG en Occident

[SÉRIE « HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE ENGAGÉE »] Dans les années 1970, en France, les associations et ONG commencent à recruter des équipes permanentes. Avec l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, elles obtiennent une forte reconnaissance institutionnelle. Aujourd'hui, elles jouent un rôle central dans la mise en œuvre des politiques publiques et incarnent en même temps un contre-pouvoir majeur dans le système démocratique français.

L'engagement associatif a d'abord été une affaire de militants bénévoles. À partir des années 1970, ONG et associations ont constitué un secteur organisé et structuré, s'appuyant sur des salariés en plus de ses équipes bénévoles. Crédit : Agathe Hocquet, Carenews.
L'engagement associatif a d'abord été une affaire de militants bénévoles. À partir des années 1970, ONG et associations ont constitué un secteur organisé et structuré, s'appuyant sur des salariés en plus de ses équipes bénévoles. Crédit : Agathe Hocquet, Carenews.

 

 

En 1980, les associations françaises emploient environ 660 000 salariés. En 2009, ce chiffre atteint 1,9 million. Entre ces deux dates, une transformation silencieuse mais massive : l'engagement associatif cesse d'être seulement une affaire de militants bénévoles pour devenir un secteur d'activité organisé, salarié, structuré. 

Cette bascule ne se fait pas en un jour. Elle se joue entre 1975 et 1985, dans un contexte de crise de l'État-providence et d'essor de la société civile. C'est dans cette décennie que les associations deviennent des employeurs, des gestionnaires, des interlocuteurs reconnus de la puissance publique. Cette professionnalisation ouvre la voie aux autres formes d'économie engagée contemporaine : coopératives modernes, entreprises sociales, commerce équitable structuré.

 

Années 1960-70 : nouveaux champs, anciennes formes

 

Avant cette bascule, le monde associatif existe déjà, mais sous d'autres formes. Les œuvres confessionnelles, les sociétés de bienfaisance, les mutuelles portent depuis longtemps des actions d'intérêt général. La Croix-Rouge, le YMCA, le Secours catholique, la Ligue de l'enseignement : ces organisations historiques reposent sur une logique de dévouement, avec peu de salariés permanents et une gestion souvent artisanale. L'engagement se vit comme un élan moral ou militant, pas comme un métier.

Les années 1960-1970 voient émerger de nouveaux champs d'action et un intense bouillonnement militant. La décolonisation, les crises humanitaires, la montée des droits humains, les premières préoccupations environnementales ouvrent des espaces inédits. Comme le montre l'historien Timothée Duverger, cette période est aussi celle d'une réinvention des utopies : autogestion, écologie politique, solidarité internationale, défense des minorités. Ces mouvements portent des projets de société alternatifs, organisés autour de collectifs, de revues, de manifestations. Amnesty International naît en 1961 pour défendre les prisonniers d'opinion. Médecins sans frontières (MSF) se crée en 1971, après que ses fondateurs se sont rencontrés au Biafra quelques années plus tôt. Oxfam, Greenpeace, Terre des hommes structurent leurs premières campagnes internationales. Mais à ce stade, ces organisations restent largement militantes et bénévoles. La structuration viendra dans la décennie suivante, lorsque ces élans chercheront à se doter de moyens durables pour peser sur le réel.

 

En France, le nombre de créations d'associations connaît une forte hausse entre 1977 et 1986. Cette explosion quantitative s'accompagne d'une transformation qualitative : l'apparition d'équipes permanentes. »

 

1975-1985 : la bascule

 

Le moment de la professionnalisation

Entre 1975 et 1985, quelque chose bascule. En France, le nombre de créations d'associations connaît une forte hausse entre 1977 et 1986. Cette explosion quantitative s'accompagne d'une transformation qualitative : l'apparition d'équipes permanentes. Des coordinateurs, des chargés de mission, des animateurs professionnels rejoignent les rangs associatifs. Les fonctions support se développent : comptabilité, communication, ressources humaines. Le modèle évolue du militantisme pur vers des équipes mixtes, où bénévoles et salariés cohabitent.

Cette professionnalisation résulte d'une conjonction de facteurs. D'abord, le contexte économique et social : la crise pétrolière de 1973, les premières limites de l'État-providence, le besoin de nouvelles formes d'action collective. Ensuite, l'essor des financements publics : les subventions se multiplient, la contractualisation commence, l'État délègue progressivement certaines missions d'intérêt général aux associations.

L'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 marque un tournant. Le gouvernement socialiste voit dans les associations des acteurs de transformation sociale et multiplie les financements. En 1983, la France crée le Conseil national de la vie associative (CNVA). C'est une reconnaissance institutionnelle forte : le monde associatif devient un interlocuteur politique à part entière. Cette reconnaissance s'accompagne de moyens financiers qui permettent aux associations de stabiliser leurs équipes et de développer leurs actions sur le long terme.

Mais paradoxalement, c'est aussi dans ces années 1980, marquées par la pensée libérale, que se développe la logique de marché public et de mise en concurrence. Le soutien politique s'accompagne d'une progressive instrumentalisation : en devenant prestataires de l'État, les associations risquent de perdre leur capacité critique et leur liberté d'action. Cette tension traverse tout le secteur et structure encore aujourd'hui les débats : comment rester fidèle à une cause militante tout en exécutant des commandes publiques ?

 

La loi du 1er juillet 1901 offre un cadre unique au monde. Il permet aux associations de mener des activités commerciales et d'avoir un modèle économique tout en conservant une finalité militante, à condition que la gestion reste désintéressée et que les bénéfices ne soient pas redistribués. »

 

La spécificité française : la loi 1901

Un élément juridique joue un rôle crucial dans cette transformation, particulièrement en France : la loi du 1er juillet 1901. Ce texte offre un cadre unique au monde. Il permet aux associations de mener des activités commerciales et d'avoir un modèle économique tout en conservant une finalité militante, à condition que la gestion reste désintéressée et que les bénéfices ne soient pas redistribués.

Cette souplesse juridique est une spécificité française. D'autres pays ont des secteurs associatifs dynamiques, mais la loi de 1901 offre une flexibilité particulièrement large et durable. Elle permet à des organisations très diverses - oeuvrant dans l’éducation populaire, l’action sociale, l’humanitaire, les droits humains, la culture, le sport, l’insertion… - de se développer simultanément comme acteurs militants et comme employeurs. C'est cette combinaison qui explique l'essor d'un « monde associatif » capable d'avoir sa propre économie sans être absorbé par le marché ou par l'État. Ce cadre sera très favorable au développement des entreprises sociales, à statut associatif, autour des années 2010.

À titre de comparaison, l'Allemagne dispose depuis la Seconde Guerre mondiale de quatre à cinq grandes organisations sociales, avec un statut semi-public, qui délivrent l'essentiel des services sociaux de l'État. Leur taille et leur ancienneté leur confèrent une stabilité, mais génèrent aussi une certaine inertie plutôt que de l'innovation sociale. Le modèle français, plus fragmenté et plus souple, favorise davantage l'expérimentation.

 

Exemples concrets par secteur

Cette professionnalisation touche des secteurs variés. Dans l'humanitaire, MSF structure des équipes permanentes et développe une expertise logistique face aux crises médiatisées (Éthiopie, Soudan, Liban, Rwanda). Les Cemea et les Maisons des jeunes et de la culture (MJC) passent au modèle d'animation professionnelle avec formations spécialisées et cadres d'emploi stables. Amnesty International recrute des permanents et professionnalise son plaidoyer international. Greenpeace et le WWF développent des compétences en communication et lobbying. Dans l'action sociale, Emmaüs et le Secours populaire structurent des programmes d'insertion en partenariat avec les collectivités. Le secteur du handicap, avec l'Association des paralysés de France (APF), se structure rapidement grâce aux financements publics.

 

Les transformations en marche

Ces évolutions dessinent une série de mutations profondes. Les relations avec l'État évoluent : la subvention pure laisse progressivement place à la commande publique, c'est-à-dire à une contractualisation plus stricte, assortie d'objectifs et de résultats à atteindre.

Cette transformation se lit dans le vocabulaire. On ne parle plus d'« œuvres » mais d'« associations », puis d'« ONG » et d'« organisations de la société civile ». La « charité » devient « solidarité », puis « action sociale ». Le « don » se transforme en « subvention », puis en « commande publique ». L'« aide » cède la place à l'« accompagnement » et à l'« insertion ». Ces glissements sémantiques ne sont pas anodins : ils traduisent le passage d'une logique de bienfaisance à une logique gestionnaire et professionnelle.

Cette transformation ne fait pas disparaître l'engagement. Au contraire, elle le rend plus durable. Mais elle introduit une tension nouvelle : comment concilier la dimension militante, qui repose sur des valeurs et une liberté d'action, avec les contraintes organisationnelles, qui imposent des règles de gestion, des rapports d'activité, des obligations vis-à-vis des financeurs ?

 

1985-2000 : la consolidation d'un secteur

 

Le triplement de l'emploi associatif

Les chiffres sont ici très parlants. Selon le sociologue Simon Cottin-Marx, le nombre de salariés dans les associations françaises passe d'environ 660 000 en 1980 à 1,9 million en 2009. C'est un triplement en trente ans. Aujourd'hui, le secteur emploie environ 1,85 million de personnes, soit 9 % de l'emploi salarié privé en France.

 

Le monde associatif n'est plus seulement un espace d'engagement citoyen. Il devient un véritable marché du travail, avec des métiers, des formations, des carrières. »

 

Cette croissance massive traduit une transformation de fond. Le monde associatif n'est plus seulement un espace d'engagement citoyen. Il devient un véritable marché du travail, avec des métiers, des formations, des carrières. Les associations emploient des cadres, des techniciens, des experts, des gestionnaires. Elles recrutent, forment, gèrent des budgets, négocient avec des partenaires publics et privés, prennent soin de leur image.

 

Un poids économique massif

En 2020, le budget cumulé des associations françaises atteint 113 milliards d'euros, soit environ 3,3 % du PIB. On dénombre environ 1,5 million d'associations actives.  Ces chiffres placent le secteur associatif comme un acteur économique de premier plan. Simon Cottin-Marx parle d'une « quatrième fonction publique » : les grandes associations - dans les Ehpad, le handicap, la protection de l'enfance, l'action sociale - jouent un rôle central dans la mise en œuvre des politiques publiques.

Certaines organisations deviennent de véritables mastodontes. En 2024 la Croix-Rouge française compte près de 18 000 salariés répartis dans 637 établissements, le Groupe SOS environ 20 000 salariés ; les deux organisations dépassent le milliard d'euros de budget annuel. Aurore dépasse les 2 000 salariés. Ces chiffres placent les associations au rang d'employeurs majeurs.

 

Des acteurs professionnels de l'agenda politique

La professionnalisation transforme aussi le rôle politique des associations. En se dotant de salariés spécialisés - experts juridiques, chargés de plaidoyer, responsables de campagnes médiatiques - certaines associations deviennent des acteurs incontournables de l'agenda politique. Amnesty International, Greenpeace, le WWF, mais aussi des associations françaises comme France nature environnement ou la Ligue des droits de l'homme développent une expertise technique qui leur permet d'interpeller les gouvernements, de peser sur les législations, de définir les termes du débat public.

 

Le monde associatif devient un contre-pouvoir structuré.. »

 

Cette montée en puissance des associations militantes professionnalisées joue un rôle décisif dans l'émergence de nouveaux enjeux : droits humains, environnement, devoir de vigilance des multinationales. C'est sous leur pression, notamment, que se développe progressivement la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) dans les années 1990-2000. Les entreprises ne peuvent plus ignorer les mobilisations citoyennes orchestrées par des organisations qui maîtrisent les codes médiatiques, disposent de données solides et savent actionner les leviers juridiques. Le monde associatif devient un contre-pouvoir structuré.

 

La consolidation du cadre

Dans les années 1990, le cadre se consolide. La loi de 1991 « relative au contrôle des comptes des organismes faisant appel à la générosité publique » encadre l'appel à la générosité et impose la transparence financière. Le projet devient la forme standard : objectifs, indicateurs, évaluations. Le reporting et l'audit se développent. Cette évolution professionnalise le secteur mais introduit une logique gestionnaire qui peut entrer en tension avec la dimension militante. Les salariés associatifs travaillent  « pour la bonne cause », ce qui crée des attentes spécifiques, parfois des formes de précarité acceptées au nom de l'engagement. Mais cette logique a ses limites. Lorsque les associations deviennent de gros employeurs, elles doivent aussi assumer des responsabilités patronales : négociation collective, conditions de travail, carrières, formation.

La professionnalisation est nécessaire pour avoir un impact durable. Mais elle comporte aussi le risque de bureaucratisation. Les grandes associations peuvent devenir des machines administratives, où la conformité aux normes l'emporte sur l'innovation sociale. La relation avec la puissance publique, qui finance une part importante de l'activité, peut transformer les associations en simples exécutantes de politiques décidées ailleurs, au détriment de leur capacité critique et de leur autonomie.

 

Félix Beaulieu 

 


Principales sources : 

  • Viviane Tchernonog; Lionel Prouteau, Le paysage associatif français – Mesures et évolutions, Lefebvre Dalloz, 2023. 
  • Simon Cottin-Marx, C'est pour la bonne cause - Les désillusions du travail associatif, L'Atelier, 2021
  • Jean-Claude Bardout, L’Histoire étonnante de la loi 1901, Juris, 1991.
  • Michel Dreyfus, Histoire de l'économie sociale. De la Grande Guerre à nos jours, Presses universitaires de Rennes, 2017. 
  • Timothée Duverger, « L'émergence de l'économie sociale et solidaire : une histoire de la société civile organisée en France et en Europe de 1968 à nos jours : groupements, discours et institutionnalisations », thèse de doctorat, Université de Bordeaux III Michel de Montaigne, 2015. 

 


Retrouvez l'ensemble des articles déjà parus de la série « Histoire de l'économie engagée », par Félix Beaulieu :

 

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