Pinkwashing, culpabilisation, manque de contrôle… pourquoi la campagne Octobre rose est-elle critiquée ?
La campagne annuelle de communication et de récolte de fonds pour la recherche sur le cancer du sein est sous les feux de critiques. Le collectif Cancer Colère estime qu’elle manque sa cible et culpabilise injustement les patients. Pour la Ligue contre le cancer, qui y participe pourtant, la focalisation sur le cancer du sein ne sert pas une stratégie globale de lutte contre le cancer.
Aurélie avait 35 ans lorsque le cancer du sein hormono-dépendant dont elle est atteinte a été diagnostiqué, l’année dernière. « La réalité du cancer est brutale, violente. Beaucoup de gens ne veulent pas le voir », décrit celle qui a rejoint Cancer Colère au début de l’année. Ce collectif « de malades, ex-malades et futurs malades » milite pour une prise en compte politique des causes environnementales et professionnelles du cancer, et pour dénoncer les situations de précarité et les inégalités sociales que la maladie entraîne.
Sa fondatrice Fleur Breteau s’est fait connaître lors de la mobilisation contre la loi Duplomb, qui prévoyait de réintroduire l’acétamipride, un insecticide interdit en France depuis 2018. « La France est le numéro 1 mondial des cancers du sein. On compte plus de 12 700 décès par an et un taux d’incidence chez les femmes de 30 ans qui a augmenté de 63 % entre 1990 et 2023 », souligne Aurélie, en se référant à une étude publiée en 2025 dans la revue Breast par la Société française de médecine prédictive et personnalisée (SFMPP), Santé publique France et l’Institut national du cancer. « C’est un véritable tsunami qui touche les personnes de ma génération, nées dans les années 1980 et 1990 », s’alarme-t-elle.
La prévention oubliée par la campagne
La campagne Octobre rose a été lancée en France en 1994 par le groupe Estée Lauder et le magazine Marie-Claire. Aujourd’hui portée par l’association Ruban Rose elle se déploie à travers des partenariats avec des entreprises et des évènements organisés localement, partout en France. Elle se focalise surtout sur la communication autour du cancer du sein, l’incitation au dépistage et la levée de fonds pour la recherche.
« L'année dernière, au début j'y ai cru. À voir des ballons roses partout, j'ai cru que ma maladie n'était pas si grave. Puis j'ai vu ma chirurgienne et je me suis sentie mal », témoigne Aurélie. Pour les membres de Cancer Colère, Octobre rose occulte la prévention du cancer, surtout dans ses causes sociétales. « Le dépistage, ce n’est pas de la prévention puisqu’il s’agit de chercher si la maladie est déjà là. La prévention consiste à mettre en place des mesures pour éviter aux gens de tomber malades », tient à distinguer Aurélie.
« Le cancer du sein est un scandale sanitaire, et derrière les rubans roses, une réalité : des personnes malades, précarisées, mutilées, parfois tuées, pendant que les causes environnementales et professionnelles restent volontairement ignorées par les pouvoirs », peut-on lire sur un communiqué publié par le collectif.
Des facteurs de risque inégalement pris en compte
Parmi les facteurs de risque environnementaux du cancer du sein avérés, on trouve les rayonnements ionisants, notamment ceux attribuables aux actes de radiologie comme les scanners ou les IRM. « En France, en 2015, il a été estimé qu’environ 1 % des cancers du sein étaient attribuables aux actes de radiologie », écrit le Centre de lutte contre le cancer Léon Berard, un établissement de soins spécialisé. Il liste également des risques environnementaux suspectés : le dioxyde d'azote, majoritairement émis par le trafic routier, les particules atmosphériques et les produits chimiques agissant de manière suspectée ou avérée comme des perturbateurs endocriniens, présents par exemple dans les produits ménagers, les objets en plastique ou encore certains pesticides.
En parallèle, les facteurs de risques individuels et comportementaux avérés sont nombreux : l'âge, la génétique, les maladies du sein, l'exposition aux hormones naturelles au cours de la vie, les contraceptions oestroprogestatives, le traitement hormonal de la ménopause, l'alcool, le surpoids et l'obésité. L'alimentation, le manque d'activité physique, le tabagisme et les expositions professionnelles liées au travail de nuit ou à l'exposition à l'oxyde d'éthylène, un gaz utilisé dans certaines industries, font quant à eux partie des facteurs de risques suspectés.
Or, selon Aurélie, parmi tous ces facteurs de risque, ceux environnementaux ou professionnels sont rarement abordées par les professionnels de santé. « On nous dit souvent : est-ce que vous fumez ? Est-ce que vous êtes sédentaires ? On pointe les causes individuelles, mais on parle très rarement des causes qui peuvent être liées à l’endroit où nos parents vivaient, à là où nous vivons ou encore à notre travail », décrit-t-elle, tout en estimant que cette situation accentue la culpabilisation ressentie par les patientes et évite de questionner le rôle des politiques publiques.
Pinkwashing et détournement de fonds
La membre de Cancer Colère dénonce également l’utilisation d’Octobre rose par des marques « pour vendre des produits qui ne sont pas adaptés », comme des cosmétiques comportant des perturbateurs endocriniens. « Il y une forme de pinkwashing, les entreprises utilisent les malades pour se faire de l’argent », dénonce Aurélie.
Cette critique vis-à-vis des marques est partagée par la Ligue contre le cancer, qui participe pourtant à la campagne. Certaines entreprises commercialisant de l’alcool proposent par exemple à l'association de s'impliquer, en appliquant le ruban rose sur l’emballage de leurs produits et en proposant de reverser une partie de leurs bénéfices, alors que l’alcool figure pourtant parmi les facteurs de risque avérés. « En 2018, nous avions déjà dénoncé le dévoiement d'Octobre rose par des campagnes commerciales qui créent une perte de sens. », déplore Emmanuel Ricard, directeur de la prévention de l'association. « L’argent a une odeur, il y a certains financements qu'il vaut mieux ne pas accepter », estime-t-il.
Au-delà du détournement de la campagne dans un but marketing, Emmanuel Ricard alerte sur la mise en place de fausses collectes durant le mois d'octobre par des structures crapuleuses. Il incite les personnes qui souhaitent faire des dons à bien se renseigner en amont sur l'organisme qui récolte les fonds.
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L'impératif de sensibiliser au-delà du cancer du sein
Entre 13 % et 15 % des dons annuels reçus par la Ligue contre le cancer sont collectés durant le mois d'octobre, sans que l'association ne puisse distinguer ce qui provient d'Octobre rose du reste. Plutôt que de se détourner de la campagne, elle préfère aujourd'hui l'utiliser pour faire passer des messages. « Si nous nous désengageons, ces mécanismes vont continuer, met en avant Emmanuel Ricard. Ce que nous essayons de faire, c'est de recentrer sur un vrai message de prévention, en répétant l'importance de préciser à qui et à quoi servent les collectes. »
La Ligue contre le cancer essaie également de sensibiliser les structures qui la contactent à la nécessité de parler des pathologies cancéreuses de manière plus large. « Aujourd'hui, Octobre rose est bien connu. Polariser des actions uniquement sur cette campagne peut faire oublier que la prévention, ce doit être toute l'année, et qu'il y a plein d'autres cancers qui sont moins connus et moins diagnostiqués », appuie-t-il.
Le cancer du poumon constitue par exemple la première cause de décès par cancer en France. Pourtant il n'existe pas encore de campagne de dépistage automatisée et les dépistages sont réalisés à un stade avancé dans 73 % des cas, selon la Haute autorité de santé, qui a lancé cette année un programme pilote. Le cancer du côlon a quant à lui une campagne dédiée, mais qui « peine à décoller », selon Emmanuel Ricard. Les femmes peuvent également être touchées par d'autres cancers, comme le cancer du col de l'utérus ou des ovaires. Le cancer du sein recouvre quant à lui des formes différentes de maladie et peut également toucher des hommes.
La recherche contre le cancer sous-financée
« C'est sur l'ensemble des cancers qu'il faut se pencher et sur les facteurs de risque », défend face à ce constat Emmanuel Ricard. Dans ce but, la Ligue contre le cancer a formulé plusieurs propositions à destination des candidats à l’élection présidentielle, dont l'interdiction de la vente de tabac pour les personnes nées après 2014, l'affichage obligatoire du Nutri-score, la limitation des ruptures de revenus pendant les traitements et l'instauration d'un principe de précaution en matière de santé publique, c’est-à-dire l’adoption de mesures proportionnées pour faire face à un dommage potentiel, même si les connaissances scientifiques sont encore incertaines.
Cette dernière préconisation vise notamment à améliorer la prise en compte des causes environnementales dans la stratégie de lutte contre les cancers. Celle-ci se heurte aujourd'hui à un obstacle. « La recherche, historiquement, s'est construite davantage sur des facteurs comportementaux car les facteurs environnementaux sont à la fois plus difficiles à analyser et plus difficiles à faire accepter socialement : les gens ont besoin de travailler, de se déplacer, etc. », rapporte Emmanuel Ricard.
Aujourd'hui encore, la recherche sur les causes environnementales rencontre des obstacles, d'autant plus que « les crédits accordés par l’État à la recherche sont en diminution », dénonce Emmanuel Ricard. Dans ce contexte, la collecte des associations et fondations, y compris dans le cadre actuel d'Octobre rose, « comble une partie des difficultés de financement des chercheurs », souligne-t-il.
Le cancer, facteur de précarité
Autre point soulevé, la campagne incite au dépistage des femmes âgées de plus de 50 ans, sans mentionner le fait qu’il n’est pas accessible à toutes, faute d'un nombre de radiologues suffisants pour réaliser les mammographies. « Il y a un problème d'offre. Il va falloir retravailler la question pour permettre aux personnes prioritaires d'en disposer et alléger dans le temps ceux et celles qui en ont moins besoin », estime Emmanuel Ricard. Une question néanmoins difficile, dans un contexte où, comme indiqué auparavant, les cancers du sein chez les femmes jeunes augmentent. « La campagne ne veut pas être politisée. C'est un problème », dénonce de son côté Aurélie.
La membre de Cancer Colère regrette en outre que les actions menées dans le cadre d'Octobre rose n'évoquent pas davantage la précarité et les difficultés économiques qui touchent les personnes concernées. « Dans mon activité sous le statut d'auto-entrepreneur, je n'ai pas eu droit aux indemnités car j'avais moins d'un an d'activité. En règle générale, il y a peu de protection vis-à-vis du monde du travail alors qu'une personne atteinte par un cancer du sein n'est plus la même personne : elle est fatiguée et sous traitement pendant plusieurs années », alerte-t-elle. Les arrêts de travail délivrés à la suite d'un diagnostic sont variables, allant de quelques semaines à près d'un an. Les effets physiques et psychologiques de la maladie sont, eux, souvent ressentis durant plusieurs années. Des mesures comme un temps partiel thérapeutique peuvent également être mises en place pour accompagner les personnes concernées, sans qu'elles soient systématiques.
Le traitement direct de la maladie s'accompagne également d'un certain nombre de soins, par exemple la mise en place de vernis pour protéger ses ongles durant la chimiothérapie ou la nécessité d'un suivi psychologique, dont, malgré une loi adoptée sur ce sujet en 2025 dans le but de faire évoluer les choses, la prise en charge repose aujourd'hui sur les patients.
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L'appel à faire évoluer la campagne
Dans ce contexte, le collectif Cancer Colère porte également plusieurs propositions. Il demande notamment la reconnaissance du cancer du sein comme maladie professionnelle, la mise en place du décret d'application de la loi de 2025 qui se fait attendre, ou encore l'élaboration d'une loi complète sur la santé des femmes atteintes d'un cancer. « Nous attendons des mesures concrètes », appuie Aurélie.
Concernant Octobre rose, les deux représentants d'associations n'appellent pas nécessairement à supprimer la campagne mais au moins à la faire évoluer. « Elle ne doit pas rester sur ce qu'elle propose depuis des années », estime Aurélie. Devant les réactions qu'elle voit passer appelant à ne pas diviser, elle répond qu'« il faut entendre la parole de tous les malades ».
« Nous essayons de travailler pour sortir de ces mois dédiés à tel ou tel cancer », considère quant à lui Emmanuel Ricard. « Pour nous la question du cancer doit être soulevée toute l'année et pas seulement durant le mois d'octobre », met-il en avant.
Élisabeth Crépin-Leblond ![]()