Sociétés à mission : « un accélérateur de projets » mais peu d'impact sur la performance
Devenir entreprise à mission sert à structurer ses engagements sociaux et environnementaux et à faire des choix, sans dégrader les indicateurs de performance économique, montre une étude de la Communauté des entreprises à mission avec KPMG et Mines Paris-PSL, publiée le 3 novembre.
Dans « la période qui met au jour les déchirements du tissu social français », « le rôle de l'entreprise, c'est de contribuer à la consolidation de la cohésion sociale et non pas de la consommer », estime Thomas Meyer. « C’est la responsabilité et l’intérêt des entreprises en général et des sociétés à mission en particulier que de créer les conditions du renforcement de la cohésion sociale à travers la mission de l’entreprise », avance-t-il.
Lui-même dirigeant d'une société, il copréside la Communauté des entreprises à mission (CEM), qui promeut cette qualité juridique. Le 3 novembre, la CEM a organisé un « Mission day » à côté de Paris, avec des tables rondes sur le sujet, que Thomas Meyer introduit avec Muriel Lecou, l'autre coprésidente, et Valérie Brisac, la directrice générale de la CEM. Les sociétés à mission sont les « entreprises de demain », considère cette dernière.
La qualité juridique a été créée par la loi Pacte de 2019. Les entreprises qui l’adoptent précisent dans leurs statuts une « raison d’être », des « principes » dont elles se dotent et à la réalisation desquels elles affectent des moyens ; un ou plusieurs objectifs sociaux et environnementaux associés ; et les modalités de suivi de leur exécution par un comité. Une vérification par un organisme tiers indépendant a lieu au moins tous les deux ans.
Pour Serge Papin, ministre des Petites et moyennes entreprises, du commerce, de l'artisanat, du tourisme et du pouvoir d'achat, adopter une mission fait partie des « choix qui changent tout ». « Le choix de ne pas que simplement [sic] chercher à développer votre entreprise, à gagner des parts de marché, à accroitre votre activité, mais de vous poser une question autrement plus fondamentale : comment mettre votre entreprise au service de la société, au service de l'intérêt général », argumente-t-il. Soutenant qu'une « entreprise à mission n'est pas moins compétitive, au contraire », il évoque « un capitalisme à visage humain » et assure la CEM de son « soutien pour faire connaître » le modèle.
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Un « mariage entre liberté et exigence »
La CEM publie le 3 novembre, avec le cabinet KPMG et la chaire Théorie de l’entreprise, modèles de gouvernance et création collective de Mines Paris-PSL des travaux sur les impacts des sociétés à mission.
Le contenu de la mission, les indicateurs et les cibles, la composition du comité de mission et l’organisme tiers indépendant sont librement choisis par chaque entreprise. Les auteurs des travaux voient dans cette démarche un « mariage entre liberté et exigence », choisi « par le législateur pour permettre à l’entreprise d’exprimer sa singularité, plutôt que de rentrer dans le cadre rigide d’une grille d’évaluation universelle, et de définir concrètement l’impact qu’elle souhaite avoir ».
Pour comprendre les effets de la qualité juridique de société à mission, les auteurs s’appuient sur environ 500 réponses à deux questionnaires, 40 entretiens individuels et 500 « analyses de mission ». Le tout est marqué par une sur-représentation des grandes entreprises et du secteur des activités financières et d’assurance.
Des objectifs environnementaux
« On observe une très grande diversité à la fois des enjeux traités mais aussi des mises en œuvre opérationnelles des missions », constatent les auteurs. 68 % des entreprises se fixent au moins un objectif spécifique à leur secteur d’activité, déduisent-ils de l’analyse des missions. « L’ancrage (...) de la mission dans les métiers et modèles d’affaires (...) permet d’éviter l’écueil d’une mission généraliste et déconnectée de la réalité de l’activité », précisent-ils.
67 % des entreprises adoptent au moins un objectif environnemental et 47 % un objectif lié à la « vie au travail », par exemple aux compétences, à l’épanouissement au travail ou à la diversité et l’inclusion. Un peu moins de 21 % des missions étudiées présentent au moins un objectif dédié au territoire.
Des changements d'offre
Les auteurs distinguent trois dynamiques parmi les 40 entreprises auditionnées. Dans certains cas, « l’adoption de la qualité de mission traduit une continuité en matière d’engagements sociétaux ». Dans d’autres, « la mission est un premier pas et une prise de conscience ». Mais dans « la majorité » des cas, elle « prolonge des engagements précédents mais crée un effet de rupture, dans la mesure où [elle] apparaît comme un accélérateur ou un facilitateur de certains projets ». « Notre qualité de société à mission nous oblige – peut-être pas encore à l'échelle de toute l'entreprise, mais au moins pour certaines décisions –, à nous poser de nouvelles questions, par exemple “comment est-ce que je peux faire mieux ?” », estime ainsi la Compagnie des transports strasbourgeois, citée dans le rapport.
« En tant que grosse PME, notre charge de travail est soutenue et nous ne priorisons pas forcément les sujets qui ne sont pas immédiatement impactants, faute de temps. La mission nous apporte un cadre structurant et un rythme régulier pour faire avancer les enjeux de plus long terme » avance Dammann Frères, également citée dans le rapport.
Concernant les effets concrets de la qualité juridique, 24 % des répondants aux questionnaires affirment avoir renoncé à un client et 15 % avoir arrêté la commercialisation d’un produit ou d’un service. À contrario, 30 % des sociétés à mission répondantes déclarent avoir ouvert de nouveaux segments de marché à la suite de l'adoption de la qualité et 57 % avoir développé une nouvelle offre dans le cadre de la mission.
Un impact sur les recrutements ?
« Les résultats de l’étude montrent que l’adoption d’une mission impacte peu les principaux indicateurs économiques et RH », analysent les auteurs. 63 % des 161 entreprises ayant répondu à l’un des deux questionnaires jugent que le taux d’engagement de leurs collaborateurs est stable, contre 33 % qui estiment qu’il a augmenté.
74 % de ces sociétés estiment cependant avoir renforcé leur attractivité en tant qu'employeur. L’Agence Déclic confie par exemple que « beaucoup de candidats font référence à la qualité de société à mission en entretien comme élément leur donnant envie de rejoindre l'entreprise. »
Pour les salariés de l'entreprise, « la mission permet de mieux transmettre l'intention de l'entreprise auprès des collaborateurs (...), à condition de s’appuyer sur des réalisations concrètes et d‘éviter le cadre d’un modèle parfois trop conceptuel », mettent en avant les auteurs.
Une amélioration d'image
« L’objectif d’une mission est de concilier des engagements sociaux et environnementaux avec la rentabilité économique de l’entreprise. La finalité n’est pas d’accroître a priori la performance économique de la structure, soutiennent les auteurs. Mais elle ne doit pas la dégrader pour autant. » Ce n’est pas le cas, d’après les auteurs de l’étude, insistant sur le fait que la plupart des répondants se déclarent satisfaits de leur chiffre d’affaires et de leur rentabilité.
La mission peut être « un vecteur de collaborations choisies et de développement commercial ciblé », considèrent-ils par ailleurs. 77 % des entreprises répondantes - sans que l’on sache quel échantillon ce pourcentage concerne, entre les entreprises auditionnées et celles interrogées par des questionnaires - estiment que la qualité de société à mission a permis d’améliorer leur image. « Le groupe est sollicité très fortement pour témoigner de ses réalisations depuis le passage en société à mission », assure Saretec, cité dans le rapport.
65 % des sociétés à mission interrogées - là encore, il n'est pas précisé de quelle manière - estiment ainsi que l’adoption de la qualité a permis de développer leur réseau commercial ou partenarial auprès d’entreprises partageant un engagement ou des valeurs similaires. « La mission a complètement élargi notre écosystème. Il y a beaucoup d’acteurs qui nous disent "on ne travaillerait jamais avec le monde de la finance, mais avec vous c’est différent” », témoigne Swen capital partners dans le rapport.
25 % des entreprises répondantes déclarent que la qualité leur a permis de sécuriser ou a facilité l’accès à des financements publics ou privés. Les auteurs reconnaissent toutefois sur ces sujets « la difficulté d’embarquement de l’écosystème » et « le manque de notoriété du modèle auprès des décideurs publics ou privés. »
Célia Szymczak ![]()