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Par Carenews PRO - Publié le 21 mai 2024 - 11:58 - Mise à jour le 19 juin 2024 - 15:53
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Les associations à l’épreuve de la société de l’engagement

Les associations restent de loin le premier espace d’engagement en France. À ce titre, elles plaident pour un soutien renforcé de l’État à l’engagement associatif. Cependant, elles doivent être vigilantes à ne pas être instrumentalisées, aussi bien par les pouvoirs publics que par les entreprises, nous dit Frédérique Pfrunder, déléguée générale du Mouvement associatif de 2014 à 2024, dans ce deuxième épisode d’une série d’articles sur les associations, qui seront publiés jusqu’à l’été.

Le service civique est avant tout une expérience de citoyenneté et d’engagement au service de l’intérêt général, et non un outil d'insertion professionnelle, estime Frédérique Pfrunder. Crédit : Ville de Paris.
Le service civique est avant tout une expérience de citoyenneté et d’engagement au service de l’intérêt général, et non un outil d'insertion professionnelle, estime Frédérique Pfrunder. Crédit : Ville de Paris.

 

Les associations sont, et restent de loin, le premier espace d’engagement dans notre pays, que l’on parle d’un engagement très ponctuel ou au long cours. Cet engagement, quelles que soient sa forme et son intensité, génère bien plus d’externalités positives que les seules actions ou activités qui en résultent. Ainsi, il est facteur d’émancipation, vecteur d’implication citoyenne ; il permet de se confronter à d’autres, au-delà de son cercle « naturel », de contribuer à un collectif, souvent au service du collectif. Dans sa diversité et sa multiplicité, l’engagement associatif est un vecteur de cohésion sociale.

Convaincues de son importance pour une société plus inclusive et solidaire, les associations plaident pour ce soutien à l’engagement associatif, au cœur d’une « société de l’engagement ». Cette expression a été à diverse reprises utilisée par Le Mouvement associatif depuis dix ans pour définir son « horizon souhaitable », celui qu’il souhaite voir se dessiner sous l’impulsion conjointe des acteurs de la société civile et des politiques publiques. Un horizon semble-t-il partagé par nos interlocuteurs gouvernementaux qui ont souvent repris cette même expression dans leurs propres discours.

Mais est-on jamais certain de mettre les mêmes choses derrière un même terme ? Surtout lorsqu’il est aussi polysémique que celui d’engagement ? Probablement non ; à tel point que le monde associatif peut parfois se sentir aujourd’hui mal à l’aise avec le terme même d’engagement, utilisé pour tant de choses et de façon si diverse qu’il ne s’y retrouve plus. Où trouver sa place entre un monde des entreprises pour lequel l’engagement, ou en tout cas son affichage, devient un impératif, pour vendre ou pour recruter, et un gouvernement pour lequel l’engagement, et en particulier associatif se pense mieux s’il est bien cadré (cf. le contrat d’engagement républicain) ou encadré (cf. le service national universel, SNU) ? Cela sans négliger l’impact du développement de nouveaux espaces d’engagement, plus horizontaux, plus thématiques, parfois plus éphémères, qui viennent bousculer et interroger les réseaux associatifs dans leur capacité à saisir « l’air du temps ».

 


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Une « crise du bénévolat » ?

 

Les tendances sociologiques impactant les ressorts et les formes de l’engagement font l’objet de nombreuses analyses et études sur lesquelles je ne reviendrai pas ici ; et si les conclusions ne sont pas toujours les mêmes, il est en tout cas certain que les motivations des individus à s’engager comme leurs attentes, tant sur ce que peut leur apporter leur engagement que sur la forme qu’il peut prendre, ont significativement évolué au cours de ces trente dernières années. Ce qui nourrit sans aucun doute le discours sur la « crise du bénévolat », laissant sous-entendre pour certains que l’engagement associatif aurait fait son temps.

Cela me parait très loin d’être certain. Il y a indiscutablement une crise du bénévolat de gouvernance : de moins en moins de personnes souhaitent s’impliquer dans les instances de gouvernance des associations, qui supposent un engagement régulier et parfois lourd. Il faut pour y répondre alléger la charge des responsables bénévoles (la fameuse simplification toujours promise et tant attendue), mais il faut aussi que les associations renouvellent leurs pratiques, inventent de nouveaux modes de gouvernance et de partage des responsabilités qui fassent envie. Le cadre juridique extrêmement souple de la loi 1901 le leur permet, une diversité d’initiatives existe, il faut les partager largement et expérimenter.

Il est probable aussi que dans certains champs d’action associatifs, les adhérents se sentent bien plus consommateurs que contributeurs. Peut-être parce que le projet associatif, et la place qu’ils peuvent y prendre, ne leur a pas toujours été partagé ; peut-être parce que les habitudes de la société de consommation ont pris le dessus ; peut-être un peu des deux. Il y a en tout cas un travail de pédagogie important à mener pour expliquer ce qu’est une association et pourquoi elle a besoin de l’énergie de tous ceux et celles qui la composent.

Enfin, la question de l’accueil, de la capacité à accepter d’autres façons de voir, d’autres façons de faire est essentielle pour chaque organisation quand ses troupes faiblissent. Savoir assurer la transmission tout en acceptant le changement : ce n’est pas chose facile, mais c’est un impératif quand on constate que la courbe d’engagement des plus de 65 ans faiblit de façon continue, tandis que celle des 15-34 ans ne cesse de progresser… Ce dernier point, tout à fait à l’encontre des discours récurrents sur une jeunesse désengagée, est plutôt rassurant sur l’avenir associatif. Et cela d’autant plus qu’avec ce rajeunissement, semble se combler aussi un peu l’écart des taux d’engagement par niveau de diplôme (la population des moins diplômés, niveau bac ou infra bac, se déclarant sensiblement moins engagée).

 

Des associations « réceptacles » de l’engagement

 

Au moins autant que cette « crise » du bénévolat, le risque pour le monde associatif de se trouver utilisé, plus que soutenu, dans sa capacité à accueillir et à faire vivre l’engagement doit être un point de vigilance. Ainsi, on ne peut que se féliciter que des entreprises mettent en place, au titre de leur politique RSE, des programmes de soutien à l’engagement de leurs salariés. On pourrait penser que c’est une relation à trois gagnants qui se construit là, pour l’entreprise, la personne engagée, et l’association. C’est bien sûr parfois le cas ; mais trop souvent, la relation reste asymétrique, les entreprises définissant leur cadre d’action sans que cela ne corresponde toujours aux besoins associatifs, qui s’adapteront tant bien que mal.

On peut voir un exemple concret de cette asymétrie dans la façon dont se construisent des plateformes d’accompagnement à ces politiques RSE, dont les clients, ceux qui payent et donc pour lesquels est pensé le modèle, sont bien les entreprises. Les associations sont alors une composante nécessaire du modèle, mais non décisionnaire. Ce n’est pas dans la relation bilatérale entre l’association et l’entreprise que cette asymétrie peut être dépassée ; il est urgent que les acteurs associatifs, collectivement, fassent entendre ce que sont leurs attentes et leurs exigences dans le cadre de ces relations, en construisent le cadre éthique qui permettra d’assurer une relation d’égal à égal. Une occasion aussi de rappeler que des dispositifs de soutien à l’engagement des salariés sont déjà prévus par la loi, qu’il s’agisse du congé d’engagement ou du congé de représentation, qui mériteraient d’être bien mieux publicisés et valorisés au sein des entreprises qui veulent s’engager.

Ce risque, bien que différent, se retrouve aussi dans les relations complexes entre associations et pouvoirs publics sur les sujets d’engagement. Et ces dernières années, les difficultés n’ont pas manqué, qu’il s’agisse des tentatives (partiellement avortées) de soumettre l’obtention du revenu de solidarité active (RSA) à des heures de bénévolat, du déploiement du SNU, ou de la création de la plateforme numérique « Jeveuxaider.gouv ». Dans les deux premiers cas, les associations sont clairement traitées comme des outils d’une politique publique pensée en dehors d’elles.

Bien sûr, on pourrait y voir une reconnaissance de leur rôle sociétal majeur et de leur place indispensable dans les parcours de vie de chacun ; c’est d’ailleurs bien pour cela que nombre d’associations contribuent à ces politiques quand bien même elles n’en partagent pas pleinement les fondements. Car il est certain que la participation à la vie associative contribue, pour des personnes en précarité, à réduire le risque d’isolement social, reprendre confiance en soi, acquérir ou renforcer des savoir-être et des savoir-faire ; il est certain que faire découvrir ce qu’est l’engagement associatif au plus grand nombre, dès l’école (en l’occurrence le lycée pour le SNU) est un investissement pour l’avenir.

Pour autant, le corps associatif est unanime pour dire qu’on ne peut faire rimer obligation et engagement associatif, au risque sinon de dévoyer ce dernier. Pour dire aussi qu’il y a des conditions pour que cette « rencontre », lorsqu’elle est ainsi provoquée, soit une réussite pour la personne qui la vit autant que pour l’association qui l’accueille. Il s’agit en réalité tout simplement de ne pas considérer le monde associatif comme un « prestataire » de l’engagement, corvéable à merci, mais bien comme un partenaire avec lequel on co-construit des politiques pour l’avenir ; où j’en reviens à l’enjeu déjà longuement évoqué de la confiance et du dialogue. Un dialogue quasi-inexistant tout au long de la conception et du déploiement du service national universel, pourtant présenté comme la grande politique d’engagement et de citoyenneté du quinquennat.

Le cas de la plateforme « jeveuxaider.gouv » me parait tout aussi symptomatique du manque de dialogue et de co-construction qui caractérise ces dernières années, et de cette posture singulière qu’a aujourd’hui l’État dans son soutien à l’engagement. Je ne reviendrai pas ici en détail sur la genèse de cette plateforme et de son rapport complexe à la réserve civique, dispositif d’État créé par la loi en 2017. Je renvoie pour cela au très intéressant et instructif rapport du Haut conseil à la vie associative publié en janvier 2024 et intitulé « Qu’est devenue la réserve civique ? ». On y voit en particulier comment la plateforme numérique créée dans l’urgence au moment de la crise sanitaire pour répondre aux besoins et aux conditions très particulières de mobilisation bénévole dans cette période, a par la suite poursuivi son développement au sein des services de l’État pour devenir un acteur incontournable dans le paysage du bénévolat associatif, et cela sans qu’il n’y ait eu aucun dialogue à dimension politique sur le bien-fondé et les objectifs d’une telle démarche.

Pourtant les questions ne manquent pas. À commencer par la première : est-ce le rôle de l’État d’être l’opérateur direct de la mise en relation entre les citoyens et les associations ? Et ce alors que d’autres acteurs, associatifs en particulier, y travaillent depuis de nombreuses années avec un manque de soutien flagrant de la part des pouvoirs publics ? Puis bien d’autres questions peuvent suivre, liées ou non à la première : la plateforme, aussi efficace et ergonomique soit-elle, n’incite-t-elle pas à une forme de consumérisme de l’engagement ? Quelle place pour l’accompagnement de ceux qui s’engagent comme des structures qui accueillent ? Comment sont choisies les missions mises en valeur ? Dans un contexte de tensions autour de certains engagements, les associations considérées comme trop militantes par certains au sein de l’État ou du gouvernement peuvent-elles trouver leur place ? Bref, les sujets ne manqueraient pas pour une discussion de fond qui n’a malheureusement jamais eu lieu. Et ce alors que le budget dédié au développement de Jeveuxaider est aujourd’hui plus de trois fois supérieur à celui fléché pour le soutien aux têtes de réseaux et associations agissant sur les sujets transverses de vie associative

 

Politiques d’engagement : ne pas dévier de la ligne de crête

 

De façon générale, il est certain que toute mesure ou politique touchant à l’engagement se trouve sur une ligne de crête. Ce que l’on en attend, c’est qu’elle favorise et facilite, sans enfermer ni dévoyer ce qu’est l’engagement associatif, qu’elle valorise et reconnaisse sans pour autant institutionnaliser, encore moins instrumentaliser, qu’elle accompagne les acteurs sans normer ni contraindre. C’est un cap difficile à tenir.

Le service civique en est un bel exemple, toujours fragile. Il s’agit d’une vraie politique au service de l’engagement, coconstruite depuis des années entre acteurs associatifs et acteurs publics. Plusieurs étapes ont marqué son développement, conduisant à une montée en charge significative ces dernières années. Et avec, au gré du contexte, les risques que certains veuillent en faire ce qu’elle n’a pas vocation à être. Ainsi face aux tensions autour de l’accès à l’emploi des jeunes, la tentation peut parfois être grande de voir dans le service civique un outil d’insertion dans l’emploi au moins autant qu’un engagement citoyen ; il ne fait pas de doute que le service civique contribue au renforcement des compétences, des savoir-être et des savoir-faire, et cela doit être valorisé. Mais considérer que son utilité première réside dans cette dimension conduirait à passer à côté de ce qui doit en faire le cœur : une expérience de citoyenneté et d’engagement au service de l’intérêt général. Avec le risque corollaire de laisser penser, en particulier aux organisations qui accueillent, qu’il serait une forme de sous-emploi. Cette tension existe et les acteurs, en particulier associatifs, doivent y être particulièrement vigilants, ne pas laisser prospérer cette vision en se mobilisant pour être à la hauteur des exigences d’un service civique de qualité.

On retrouve cette ligne de crête lorsqu’il s’agit de la reconnaissance et valorisation de l’engagement bénévole. J’en prendrai pour exemple le compte engagement citoyen (CEC), créé en 2016 par la loi Travail. L’objectif initial de ce CEC était double : valoriser l’action bénévole et y associer des droits à formation, tout en renforçant l’action associative, en orientant l’utilisation des droits acquis vers des formations identifiées comme utiles à l’exercice des responsabilités dans le cadre associatif. Malheureusement, les différentes réformes autour de la formation et du compte personnel de formation, dans lequel s’inscrit le CEC, ont, d’une part, retardé significativement la mise en place du CEC, mais ont surtout modifié ses modalités d’application : les droits acquis au titre du bénévolat ou du volontariat se trouvent finalement reversés dans l’enveloppe globale du compte personnel de formation, dans une logique de seule formation individuelle. Ce choix de l’individualisation est discutable à plusieurs titres. Il est tout d’abord peu efficace, le dispositif étant mal connu et entrainant, pour les bénévoles qui doivent déclarer leurs heures comme pour les associations qui doivent les valider, une logistique relativement lourde (assez loin des promesses toujours réitérées de simplification…). Et il ne permet pas de contribuer au renforcement des capacités de formation des associations elles-mêmes pour leurs bénévoles, alors que les besoins et les attentes sont croissants.

Cette question de la reconnaissance et de la valorisation de l’engagement bénévole fait largement débat, y compris dans les rangs associatifs, car les cultures, les histoires et les pratiques sont différentes. Peut-on créer un « statut du bénévole » auquel on associerait des droits sans pour autant dévoyer ce qu’est l’engagement libre et désintéressé ? Jusqu’où aller dans la demande croissante de reconnaissance et valorisation des compétences acquises dans le cadre de l’engagement bénévole sans pour autant normaliser outre-mesure celui-ci ? Comment rendre compte de l’apport de l’engagement bénévole, y compris comptablement, sans courir le risque de le réduire à une dimension marchande ? Les réponses sont loin d’être simples, mais nécessitent d’être construites collectivement comme des briques de cette « société de l’engagement » encore bien mal définie mais dans laquelle les associations doivent prendre toute leur place.

La Fonda a engagé un large travail prospectif pour explorer les fondamentaux de cette possible société de l’engagement à venir ; une démarche indispensable et dont j’espère qu’elle mobilisera largement pour que les associations ne laissent pas à d’autres le soin de définir ce qu’elles doivent être.

 

Frédérique Pfrunder 

 

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