Cécile Duflot, présidente d'Envie : « Le réseau Envie a une grande capacité de résilience »
Cécile Duflot a été élue en juin présidente de la Fédération Envie spécialisées dans le réemploi d'équipements électriques et électroniques par l'insertion. Elle revient sur la situation de la fédération après des difficultés rencontrées par plusieurs de ces structures les années précédentes et alors que que le fonctionnement des filières à responsabilité élargie du producteur et le projet de budget pour 2027 font l'objet de critiques des acteurs de l'ESS. Interview.
Créée en 1984 à Strasbourg, La Fédération Envie rassemble aujourd'hui 51 structures d'insertion agissant pour la collecte, le réemploi et le recyclage de déchets d'équipements électriques et électroniques, implantées dans plusieurs régions de France. Cécile Duflot, élue présidente de la fédération en juin, répond aux questions de Carenews.
- Carenews : Vous avez été élue présidente de la Fédération Envie en juin. Quelle ligne voulez-vous porter pour le réseau ?
Cécile Duflot : Nous n’avons jamais eu autant besoin d’un réseau comme Envie. Nous sommes face à trois enjeux cruciaux : un enjeu social d’accompagner les personnes vers l’emploi, un enjeu écologique de préserver les ressources naturelles et de développer le réemploi et un enjeu économique avec une crise du pouvoir d’achat qui est forte et la nécessité de s’équiper à moindre coût.
Face à ces enjeux, le modèle de l’économie sociale et solidaire (ESS) apporte de la résilience et de la robustesse. Au contraire, un modèle lucratif exige une rentabilité forte, ce qui complique la réindustrialisation et le développement du réemploi. La situation actuelle le montre avec les nouveaux entrants sur le marché du réemploi, qui sont sur un modèle de start-up et qui se heurtent à des difficultés, notamment ceux qui s'intéressent au gros électroménager.
- Votre évoquez l'ambition écologique, l'ambition de proposer des équipements disponibles à tous et aussi l'ambition d’insertion par le travail. Est-ce difficile d’atteindre tous ces objectifs à la fois ?
Je pense au contraire que c'est le fait de croiser ces dimensions-là qui rend le modèle à la fois robuste, utile et qui répond aux enjeux sociaux, écologiques et économiques. L’ESS est un secteur qui est très modeste sur ses succès. Il est beaucoup moins coûteux en argent public à l'emploi que le secteur lucratif classique, mais il le dit peu. Le secteur privé lucratif va aussi avoir pour but de se concentrer sur certains profils ou d’aller au plus haut des tarifs accessibles de revente, ce qui ne permet pas de rester accessible au plus grand nombre.
- En 2025, le réseau Envie alertait sur une menace sur son modèle, dû à la perte d’un appel d’offres organisé par Ecosystem, l’éco-organisme dédié aux équipements électriques et électroniques. La même année, Envie autonomie Bretagne a été liquidée. En juillet 2026, la sortie de redressement judiciaire d’Envie Rhône-Alpes a été validé. Où en est le réseau Envie aujourd’hui ?
Le réseau Envie a une grande capacité de résilience. La météo a changé depuis 2024, pour nous et pour l’économie circulaire en général. Le premier problème est que nous sommes confrontés à la concurrence du neuf low-cost en provenance d’Asie sans aucun contrôle. Le second est l’ « écrémage » pratiqué par les distributeurs d’électroménager qui nous privent des meilleurs appareils.
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Pour autant, nous ne sommes pas là pour nous plaindre : nos unités résistent et se diversifient, nos 51 entreprises se battent bien sur le terrain économique et forment 2500 personnes par an aux métiers de demain.
Lors de votre élection, vous avez proposé de lancer une mission dédiée à l'innovation et à l'avenir des activités d'économie circulaire. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Il est fondamental de considérer que tous les déchets liés à l'électroménager au sens large constituent un gisement. Ce gisement doit pouvoir être analysé pour connaître son utilité. Est-ce qu'il vaut mieux rénover et revendre ? Est-ce qu'il vaut mieux démonter ? Est-ce qu'on peut réutiliser les pièces détachées ? Est-ce qu'on peut réutiliser ou revendre les matériaux ?
Il faut le penser comme un gisement minier, notamment dans un moment où nous savons qu'il y a une pression très forte sur les matériaux rares et en particulier en France où nous avons beaucoup acheté ce type de matériel et depuis longtemps. Notre idée avec cette mission c’est d’être capables de gérer l’intégralité de la chaîne en partenariat avec les metteurs en marché, les grandes entreprises notamment d'électroménager mais aussi toutes les entreprises qui traitent des déchets et évidemment en lien très étroit avec les éco-organismes.
- En 2025, à la suite de la perte de l’appel d’offre d’Ecosystem, Jean-Paul Raillard, qui était alors président de la Fédération Envie, affirmait pourtant la nécessité d’être moins dépendants des éco-organismes. Comment envisagez-vous cette question aujourd’hui ?
Nous sommes dans un moment où nous pouvons avoir une sorte d'entente comprise avec les éco-organismes. Aujourd’hui, les éco-organismes sont un peu sur le grill : ils ne sont pas assez bons en matière de réemploi et l'État et le gouvernement les questionnent sur leurs résultats. Or, pour que leurs résultats soient meilleurs, ils ont besoin de partenaires. Et pour que leurs partenaires puissent être à la hauteur en matière de volume, ils doivent être sécurisés dans la durée.
Je pense qu'y compris les éco-organismes voient la limite de la logique d'appel d'offres pur : en mettant en concurrence des organismes qui ne sont pas si nombreux, cela les fragilise et ils ont du mal à atteindre leurs objectifs.
- Certains acteurs de l’ESS formulent des critiques sur le fonctionnement des éco-organismes. Zero Waste France, par exemple, appelle à une réforme du système des filières de responsabilité élargie des producteurs (REP), en dénonçant le fort pouvoir de décision des metteurs en marché. Qu’en pensez-vous ?
Ce qui est sûr, c'est que la manière dont les éco-organismes sont aujourd'hui gouvernés et la façon dont ils travaillent ne leur permettent pas de remplir leurs objectifs, l'État l'a rappelé récemment. Nous devons passer à l’âge collaboratif dans les filières à responsabilité élargie du producteur avec un partage des responsabilités et du pouvoir. C’est le sens des propositions de réforme de gouvernance des filières REP que nous faisons avec l’URS.
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- Et en même temps, les metteurs en marché n'ont pas forcément intérêt à ce que le réemploi se développe davantage car leur modèle économique repose sur le principe de vendre plus de produits ?
Oui, mais tout le monde est concerné par la nécessité de lutter contre le gaspillage et contre l'irréparabilité. Il y a donc une nouvelle activité qui peut se développer pour les metteurs en marché qui est l'activité de services et notamment de services de réparation. Boulanger et Darty se sont lancés sur cette activité, qui est non délocalisable et beaucoup plus en phase avec les objectifs de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre.
- Ces activités de réparation développées par les grandes enseignes constituent-elles une concurrence pour votre modèle ?
Nous pouvions nous dire cela il y a peut-être quelques années. Aujourd’hui, nous voyons bien qu'il y a différents métiers et que le métier du réemploi est très spécifique. Y compris les grandes enseignes commencent à s'en rendre compte. Nous pouvons donc très bien imaginer un modèle où chacun a sa propre logique et ses propres activités, en complémentarité de celle des autres.
- Pour que ce modèle voie le jour, la production des appareils électroménagers doit-elle être repensée pour produire des machines plus robustes, plus durables et donc peut-être vendues un peu plus cher ?
C’est une vraie question. Sur le coût des appareils, je crois qu'il faut se dire que, pour le gros électroménager comme pour le petit, la non-réparabilité ou la panne qui survient juste après la fin de la garantie est de nature à agacer énormément les consommateurs. Il y a de la défiance qui se crée par rapport à ça. C’est pour cette raison d’ailleurs que les abonnements à des services de réparation sont si développés, notamment pour des appareils comme le lave-linge ou la cuisinière, dont les gens ont besoin quotidiennement.
Par ailleurs, s'il y a des obligations plus élevées en termes de réparabilité, de disponibilité des pièces détachées et de durée de garantie, cela peut favoriser la renationalisation de la production.
- Dans le projet de loi de finances (PLF) pour 2027, le gouvernement prévoit de nouvelles réductions budgétaires pour l'insertion par l'activité économique. Comment ces décisions politiques vous affectent-elles ?
Ces décisions sont absurdes sur le principe. Ces soi-disant économies vont coûter plus cher, socialement, humainement mais aussi financièrement. Ce qui est envisagé dans le PLF, c'est 4 000 emplois d'insertion en moins, ce qui correspond à en moyenne 10 000 parcours d'insertion en moins. Il y a aussi la baisse du PIC IAE (plan d’investissement dans les compétences pour l’iAE ). Le PLF 2027 prévoit -7% de fonds dédiés à la formation des salariés en parcours d’insertion et surtout -35% par rapport à 2024. Cela obère sérieusement les capacités de formation des salariés en parcours et donc leur employabilité.
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Or, nous savons à quel point l’insertion par l’activité économique est favorable en termes d’accès à des compétences reconnues, à l’emploi, au logement, à la santé. Les personnes en parcours d’insertion deviennent plus autonomes, finissent par trouver un emploi, un logement. L’inaction en termes d’insertion, au contraire, laisse les personnes complétement dépendantes.
Récemment, j'ai eu un échange avec un ministre qui écoutait ses arguments mais répondait : « nous nous interdisons le levier fiscal », c’est-à-dire la possibilité d’augmenter les impôts pour augmenter des recettes de l’État. Je suis la présidente de la Fédération Envie mais aussi la directrice d’Oxfam France. Nous marchons sur la tête, lorsque nous nous interdisons la question des recettes, alors même qu'il est documenté que la grosse partie voire la totalité de l'aggravation de la dette dans laquelle nous nous trouvons est liée à une perte de recettes.
- Vous évoquez votre poste de directrice générale d'Oxfam France. Pensez-vous que les structures de l'ESS devraient davantage collaborer entre elles ?
Nos actions sont très complémentaires. Le réseau Envie est orienté vers l'action et l'ancrage local, alors qu’Oxfam France se concentre sur un plaidoyer avec une forte dimension internationale. C’est la même famille, les mêmes valeurs mais avec des manières d'agir différentes.
Nous allons devoir de plus en plus montrer la possibilité d'un modèle alternatif à cette logique budgétaire stérilisante dont je viens de parler. C'est pour cette raison que, par exemple, Oxfam France et Envie sont toutes les deux membres du Pacte du pouvoir de vivre.
Propos recueillis par Élisabeth Crépin-Leblond ![]()