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Par Carenews INFO - Publié le 29 octobre 2026 - 14:46 - Mise à jour le 29 octobre 2026 - 15:28 - Ecrit par : Elisabeth Crépin-Leblond
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Tiers lieux, écolieux, cafés associatifs : « Dans les territoires où il y a un sentiment d’abandon, leur installation donne un signal », Sandra Hoibian (Crédoc)

Un baromètre réalisé par le Crédoc, se penche sur l’impact des lieux visant à favoriser le lien social en zone rurale. Ils favorisent l’engagement citoyen et rendent des services divers à la population, à rebours d’un contexte global de montée de la méfiance et du sentiment de solitude, analyse Sandra Hoibian, directrice générale du Crédoc. Leur développement est néanmoins confronté à des défis humains et financiers.

Sandra Hoibian est docteure en sociologie et directrice générale du Credoc. Crédit : Sandra Hoibian.
Sandra Hoibian est docteure en sociologie et directrice générale du Credoc. Crédit : Sandra Hoibian.

 

Dans un baromètre mené avec la Fondation RTE pour les ruralités et l'Agence nationale pour la cohésion des territoires (ANCT) et publié le 12 octobre, le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions (Crédoc) analyse les effets des tiers-lieux, cafés associatifs, écolieux, et autres « lieux du lien » implantés en zone rurale.  

Sandra Hoibian, directrice générale du Credoc, revient pour Carenews sur les principales conclusions du baromètre et sur les défis auxquels sont confrontés ces lieux dans leur développement.

 

  • Carenews : Pourquoi avez-vous décidé de vous pencher sur ce sujet ?  

 

Sandra Hoibian- Mon livre La mosaïque française : comment (re)faire société aujourd’hui (ed. Flammarion, 2024) a attiré l’attention de Cécile Daclin, la déléguée générale de la Fondation RTE pour les ruralités. À la fin de cet ouvrage, j’explique, à partir des constats de l’enquête « Conditions de vie et aspirations des Français » du Crédoc, qui existe depuis 45 ans et que nous menons maintenant trois fois par an, que l’état de la cohésion sociale n’est pas aussi catastrophique qu’on peut parfois l’entendre.  

En réalité, il y a à la fois des indicateurs très négatifs et d’autres plus positifs. Parmi les pistes pour renforcer la cohésion sociale, j’évoque les tiers-lieux et les initiatives participatives et de coopération. Or, il se trouve que la Fondation RTE finance certains de ces lieux en zone rurale. Cela m’intéressait donc de pouvoir étayer cette hypothèse.    

 

  • Quels éléments de votre étude « Conditions de vie et aspirations des Français » vous font dire que les lieux du lien sont importants ?  

 

La France, parmi tous les pays de l’OCDE, a le taux le plus élevé de personnes qui disent ressentir un sentiment de solitude, de manière quasi permanente ou très souvent. De plus, ce sentiment de solitude est assez élevé chez les jeunes. Du point de vue de l’isolement objectif, les jeunes rencontrent des amis et de la famille, ils sont dans une période de leur vie où ils ont des liens sociaux. Pourtant, cela ne leur empêche pas de ressentir un sentiment de solitude.  

Or, ce sentiment a des impacts sur la santé. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a montré que le sentiment de solitude pouvait décupler un certain nombre de maladies. Il a aussi des effets sur le bien-être. Toutes les études qui sont menées sur le bonheur des individus montrent que le lien à la solitude est un élément distinguant les personnes qui se sentent heureuses de celles qui ne se sentent pas heureuses.  

Enfin, il y a des impacts concrets sur la capacité des citoyens à faire face aux crises. En cas de catastrophe naturelle, d'inondation ou de canicule, les personnes seules vont avoir plus de mal à faire face à ces évènements parce qu’elles seront moins bien informées et auront moins de ressources sur lesquelles s’appuyer. Il y a donc différents éléments qui invitent à trouver des initiatives pour lutter contre ce sentiment de solitude.  

L’autre élément qui interpelle est la méfiance envers autrui. Depuis longtemps, elle est plus importante en France qu’ailleurs et elle a eu tendance à progresser au cours des dix dernières années. En 2016, 52 % des Français déclaraient, qu’en règle générale, ils pensaient qu’ils n’étaient pas assez méfiants. En 2026, cette proportion est montée à 63 %. Ce sont des éléments importants individuellement mais aussi collectivement. Là encore, une personne âgée seule, par exemple et qui est méfiante, risque de ne pas ouvrir la porte à des services de protection civile venus l’informer du besoin de quitter son bâtiment. Ce ne sont donc pas simplement des éléments flous, subjectifs. Cela concerne la capacité des individus d’aller mieux, de se projeter dans l’avenir, de pouvoir travailler, d’être intégrés dans la société et de faire face aux crises.  

 


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  • Quels effets des lieux du lien sur ces aspects révèle le baromètre ?  

 

Il y a un décalage entre la population rurale et le reste de la population. 50 % des ruraux ont un sentiment de relégation territoriale contre 35 % des urbains. Ce sentiment se nourrit de nombreuses raisons : le recul des services publics, les difficultés à avoir des trajectoires d’emploi ascendantes, les problèmes de mobilité, etc.  

Dans ce contexte, nous constatons que la présence de lieux du lien, souvent gérés par des associations, a différents effets positifs. Les citoyens qui fréquentent ces lieux disent qu'ils se sentent poussés à s’engager. Ces lieux permettent de participer au collectif et de renouer avec une forme de solidarité et d’entraide au niveau du territoire. On y observe davantage de bénévolat à proximité. Un peu plus des trois quarts de la population considèrent également qu'ils favorisent la rencontre avec d’autres habitants et la création de liens de confiance. La proximité, notamment d’un tiers-lieu, diminue de 18 % la probabilité d’avoir le sentiment, en zone rurale, d’habiter dans un territoire relégué.  

Dans les territoires où il y a un sentiment d’abandon, l'installation de ces lieux donne un signal, montre une forme de vitalité. Ils rendent également service aux habitants en facilitant les démarches administratives du quotidien, en proposant des informations, par exemple pour les publics qui ont des problèmes de santé mentale ou de budget, ainsi que l’accès à des biens de première nécessité, à l’alimentation, à la santé, etc.  

Pour la moitié des actifs occupés habitant en zone rurale, ces lieux peuvent aussi faciliter l’accès à des solutions professionnelles par la formation, la possibilité de travailler en espace partagé, voire des opportunités d’emploi.  

 

  • 21 % des ruraux interrogés disent fréquenter les lieux du lien. Qui sont-ils ?  

 

Sur l'ensemble des lieux, tous les profils de populations sont touchés. Cela ne veut pas dire pour autant que ces populations se croisent ; il peut y avoir un certain type de lieux fréquentés par un public et un autre type par un autre.  

Il y aussi un petit peu plus de jeunes et de diplômés du supérieur qui vont dans ces lieux. Il est possible de voir ce résultat négativement comme positivement. Négativement, dans le sens où cela voudrait dire que ces lieux, à la fois dans les activités qu'ils proposent, la manière dont ils sont conçus, les codes utilisés, le vocabulaire, etc., ciblent davantage les jeunes ou les diplômés du supérieur et sont moins accessibles aux autres. Le côté positif, c'est que les zones rurales ont besoin d'avoir davantage de jeunes, de garder leurs jeunes et également d'attirer des populations diplômées.  

 

Cela part des citoyens et ce sont les citoyens eux-mêmes qui donnent de leur temps, ce qui génère une forme de reconnaissance des autres habitants. »

Sandra Hoibian

 

  • Vous avez évoqué précédemment la méfiance envers autrui. Y a-t-il des personnes réticentes à se rendre dans ces lieux car elles les assimilent à des idées politiques qui ne sont pas les leurs ? Ces lieux peuvent-ils s'adresser à tout le monde ?  

 

Nous n'avons pas creusé ce point. Mais ce que nous voyons c'est que la confiance envers les associations est assez élevée. Il y a certes beaucoup de méfiance envers le personnel politique mais, ce que l'on dit moins, c'est que la confiance persiste dans les institutions, l'hôpital, l'école etc. Les associations font partie des interlocuteurs qui traversent les clivages parce qu'elles sont souvent ancrées dans un espace local et qu'elles ont souvent des activités ou des propositions situées en dehors du champ partisan.  

Quand vous pratiquez du sport ou une activité artistique, il n'y pas de coloration politique ou, du moins, ce n'est pas perçu comme tel dans la population. Quand vous proposez de l'aide administrative ou que vous montez une équipe solidaire, c'est perçu plutôt positivement car ce sont des solutions qui sont proposées. Cela part des citoyens et ce sont les citoyens eux-mêmes qui donnent de leur temps, ce qui génère une forme de reconnaissance des autres habitants.    

 


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Dans une société actuelle qui est assez fébrile et où il y a effectivement une forme de polarisation, notamment politique, ce sont des espaces intéressants qui font un pas de côté. Ils essaient d'être les plus inclusifs possible, à la fois dans la manière dont ils se présentent et dans les activités qu'ils proposent. Cela ne veut pas dire qu'ils y arrivent forcément, il peut y avoir un phénomène d'entre soi notamment car les diplômés du supérieur fréquentent davantage les associations que le reste de la population. Mais il y a une volonté d'inclusion et un don de temps, d'énergie et de compétences qui crée de la confiance et de la réciprocité.  

 

  • Quelles pistes permettraient aux lieux du lien de toucher davantage de personnes, au-delà de ces 21 % ?  

 

Un élément assez important est que la moitié des ruraux disent qu'il n'y a pas de lieu du lien à côté de chez eux, ou, en tout cas, qu'ils n'en connaissent pas. En fait, dans un cas sur deux, avec les données que nous avons géolocalisées, il existe en réalité au moins un à moins de 15 minutes de chez eux. Il y a donc un sujet sur l'information et l'identification de ces lieux.  

Cette situation est aussi liée au fait que certains lieux sont assez récents et qu'il faut du temps pour s'installer sur un territoire. En ce moment notamment, de nombreuses associations perdent leurs financements ou les voient diminuer. Cela a pour conséquence que des lieux vont devoir fermer, tandis que d'autres vont peut-être se recréer. Ces mouvements rendent la connaissance de l’existence des lieux du lien plus difficile pour les habitants. Il y a donc aussi un enjeu sur la pérennité des financements et la possibilité de s'inscrire sur du temps long, qui est une caractéristique importante pour que la population puisse se saisir des opportunités qu'on lui offre.

 

  • À quels autres défis le développement de ces lieux se confronte-t-il ?  

 

Une des questions importantes est celle de l'épuisement des personnes qui animent ces structures, qui y consacrent beaucoup de temps, d'énergie et qui essaient de trouver des solutions, des financements, des modes de fonctionnement, tout en ayant souvent une autre activité professionnelle à côté.  

Il ne faudrait pas renverser l'étude en demandant à ceux qui animent ces lieux du lien d'aussi les faire connaître, car ils sont déjà débordés et très engagés. C'est important d'avoir des lieux qui permettent la participation des citoyens et les font sortir d'une posture de consommateurs pour les mettre en action, mais on ne peut pas non plus tout demander au bénévolat.  

Un autre aspect est, qu'aujourd'hui, de plus en plus de financements se font par appels à projet. Cela signifie pour les associations des dossiers lourds à remplir sans avoir la certitude d'obtenir un financement. De plus, ce sont des financements ponctuels qu'il faut donc recommencer chaque année et fléchés vers un type d'action, ce qui ne correspond pas à l'ADN de ces lieux. L'intérêt du secteur associatif est qu'il peut être plus agile et innovant que l'État, il peut proposer, expérimenter, se tromper. Les financements par projet transforment les associations en opérateurs de l’État. Elles perdent une partie de leur capacité d'innovation et de complément par rapport à la puissance publique. Au-delà même des montants qui sont accordés, il y a donc un enjeu à la fois sur la forme des financements, sur leur pérennité et sur le fait qu'ils puissent être accordés sur plusieurs années pour donner le temps de développer des projets.  

 

Propos recueillis par Élisabeth Crépin-Leblond

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