Décarboner la France : le Shift project publie son « plan robuste pour l’économie »
Le think tank détaille dans un ouvrage publié le 14 octobre ses préconisations générales et sectorielles pour limiter le changement climatique et garantir la souveraineté française. Il espère susciter des débats pour la campagne présidentielle.
Que décider, au cours du prochain quinquennat, pour décarboner les transports, secteur responsable de 37 % des émissions de gaz à effet de serre française? Il faut développer les alternatives à la voiture, aujourd’hui ultra-majoritaire au quotidien ; l’électrifier et faire de même avec les camions ; augmenter la part du train dans le transport de marchandises et les voyages longue distance ; et réduire celle de l’aérien.
Concernant l’agriculture, qui représente 19 % des émissions françaises, il est nécessaire de déployer « massivement » les cultures de légumineuses pour nourrir les animaux et les humains tout en fertilisant les sols ; de réduire les cheptels de l’élevage bovin ; d'« accompagner un déploiement soutenable » de la méthanisation pour produire du biogaz ; et d'élaborer une feuille de route écologique pour la pêche, tout en donnant les moyens aux agriculteurs d’agir.
Tout un programme, détaillé dans le livre Réussir à l’ère des crises (Odile Jacob), publié le 14 octobre par le Shift project, un think tank présidé par l’ingénieur Jean-Marc Jancovici. L’ouvrage ne porte pas seulement sur les transports et l’agriculture, loin de là. Les recommandations sont déclinées pour une quinzaine de thématiques, de l’industrie aux puits de carbone et au sport en passant par le logement, la santé et la défense. Elles ont été discutées avec « des centaines, voire des milliers de professionnels », revendiquent les auteurs. Le tout forme un « plan robuste pour l’économie française », qui doit « répondre à nos besoins dans la limite de l’énergie et des matières disponibles », sans s’appuyer sur des « ruptures technologiques qui n’auraient pas commencé à faire leurs preuves aujourd’hui ».
Le Shift project considère son plan comme une « proposition qui doit être discutée et débattue démocratiquement », peut-on lire dans l’ouvrage. L’ambition est de « faire exister » ces questions dans la campagne présidentielle, avec « rigueur » et les « bons ordres de grandeur », explique Ilana Toledano, responsable communication du Shift project.
Lire également : La France produit moins de 20 % de l’énergie dont elle a besoin, selon le Shift project 
Du nucléaire et des renouvelables
Un plan « robuste » réduit la dépendance aux énergies fossiles même si des chocs et des crises mondiales et nationales interviennent, argumente Clément Caudron, chef de projet au sein du think tank et co-auteur du livre, lors de sa présentation à la presse. « Nous vivons dans un monde de plus en plus instable et de plus en plus imprévisible », soutient-il, mentionnant la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine, l’instabilité politique ou encore le choc pétrolier et gazier de cette année. « Ce contexte nous donne raison, poursuit l’ingénieur. C’est très urgent de décarboner l’économie française. Une bonne partie de ces crises est due au fait que l’économie, française et mondiale, est carbonée ».
Dans sa démarche, le Shift project s’appuie sur des « grands enseignements ». D’abord, le « nerf de la guerre » : « il faut électrifier massivement les usages », indique Clément Caudron. « Ce n’est pas qu’une question de climat, c’est aussi une question de souveraineté énergétique », souligne-t-il. Il met également en avant l’intérêt pour le pouvoir d’achat, lié au plus faible coût à l’usage de technologies comme la voiture électrique ou la pompe à chaleur, et à la protection qu’elles représentent face à la volatilité des prix du pétrole et du gaz. Leur déploiement, couplé à celui des camions électriques, peut diminuer du tiers les émissions du pays, selon le Shift project. À cela s’ajoutent les effets de l’électrification des procédés industriels, que le think tank préconise également.
Pour mener à bien ces changements, « il va falloir produire beaucoup plus d’électricité bas carbone », continue Clément Caudron. Dans les scénarios du Shift project, considérés comme « sobres » par leurs concepteurs, la consommation d’électricité passe de 450 à 700 térawattheures par an. Pour cela, l’organisation appelle à prolonger les infrastructures nucléaires existantes et à en développer de nouvelles. Mais aussi à accroître la production d’énergie issue de sources renouvelables. « Il faut tout faire. Nous avons regardé dans nos simulations : si on ne fait que l’un ou l’autre, ça ne passe pas », assure Clément Caudron.
Lire également : Avion : pourra-t-on voler sans pétrole en 2050 ? 
Faire des choix sur les usages
En même temps, le Shift project montre le besoin de « maîtriser la consommation d’énergie ». Cela se traduit par une évolution des usages – par exemple, privilégier le vélo ou les transports en commun en ce qui concerne les transports –, mais aussi par l’arrêt, au moins partiel, d’autres pratiques. « L’aérien, c’est un gros émetteur, très difficile à décarboner techniquement, illustre Clément Caudron. Nous prônons une diminution du trafic à l’horizon 2030 ». Le déploiement du numérique et notamment de l’intelligence artificielle, très énergivore, fait aussi partie des activités qui doivent être ralenties, pour le Shift project. Sans planification ou priorisation, sans « faire des choix » sur les pratiques, il faut s’attendre à des « conflits d’usages », prévient son représentant.
Lire également : Des dynamiques « insoutenables » : quel est l’impact environnemental réel de l’IA ? 
Enfin, la réduction des émissions non-énergétiques s’avère indispensable, d’après les travaux réalisés par le think tank. Dans l’agriculture et l’industrie par exemple, certaines émissions ne dépendent pas de la source d’énergie utilisée dans les procédés et ne peuvent pas être réduites par l'électrification. Les ruminants émettent du méthane, un gaz à effet de serre contribuant de façon importante au changement climatique, ce qui représente la majorité des émissions du secteur. Autre illustration, la fabrication de clinker, pour produire du ciment, émet là aussi des gaz à effet de serre, en raison des matières premières utilisées.
Les crises nous coûtent très cher. Se protéger des crises nous fait gagner de l’argent à long terme »
Clément Caudron, chargé de projet au Shift project
Un coût à mettre en perspective
Le coût du « plan robuste pour l’économie française » n‘est pas évalué. Une approche « assumée » par Clément Caudron. « Nous raisonnons principalement en termes de flux physiques : d’énergie, de matières premières, d’emploi », justifie-t-il. Mais le prix de la décarbonation est évalué par ailleurs : l’I4CE, un autre think tank, chiffre par exemple les investissements nécessaires pour le climat à 878 milliards d’euros chaque année au sein de l’Union européenne.
Des montants à mettre en perspective avec ceux mobilisés à ce jour pour financer les énergies fossiles, pour Clément Caudron. Comme le déclarait RTE, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité en France fin 2025, « les imports d’énergies fossiles constituent la première source du déficit commercial national, avec une facture énergétique s’élevant à environ 50 à 70 milliards d’euros chaque année et ayant pu culminer jusqu’à près de 120 milliards lors de la crise énergétique ». Clément Caudron y ajoute le coût du bouclier tarifaire, décidé par les pouvoirs publics pour atténuer l’effet de la hausse des prix de l’énergie, estimé à plus de 71 milliards d’euros par la Cour des comptes en 2024. « Combien de voitures électriques peut-on offrir aux gens avec 70 milliards d’euros ?, insiste Clément Caudron. Les crises nous coûtent très cher. Se protéger des crises, ça nous fait gagner de l’argent à long terme ».
Pour mettre en œuvre la transition, faut-il taxer, subventionner, réglementer ? Le think tank dit ne pas se prononcer sur les manières dont les objectifs fixés doivent être atteints. Il se définit comme apartisan et « dialogue avec l’ensemble des partis qui viennent [le] voir », précise Héloïse Lesimple, responsable adjointe des affaires publiques. « Sur le “comment” de la transformation, ils ont chacun leurs idéologies », résume-t-elle.
Si la décarbonation est réalisée comme le recommande le Shift project, des « centaines de milliers d’emplois supplémentaires » vont être créés, dans des secteurs comme la rénovation des bâtiments ou le transport ferroviaire, fait valoir Vinciane Martin, coordinatrice Emploi et formation. Logiquement, les enjeux de formation et de compétences associés à la transition sont « très importants » : le métier d’un technicien automobile, par exemple, changera en passant des voitures thermiques aux voitures électriques. Dans d’autres domaines, comme le fret routier, le transport aérien ou les énergies fossiles, il y aura des « pertes d’emplois », note-t-elle également. Celles-ci sont « très peu anticipées », déplore la spécialiste, appelant notamment les acteurs du dialogue social à s’emparer de ces enjeux.
Lire également : Face au défi environnemental, des entreprises veulent réinventer le dialogue social 
Célia Szymczak 