« Nous voulons imposer le sujet des coopératives dans l’élection présidentielle » (Maud Sarda et Chahin Faïq, Les Licoornes )
Dans le cadre de son événement annuel L’Onde de coop, l’alliance de coopératives Les Licoornes affiche cette année son ambition de « Faire collectif face aux violences du capitalisme ». En quoi le modèle coopératif peut-il représenter une alternative crédible ? Quels sont ses atouts mais aussi les freins à son développement ? Carenews s’est entretenu avec Maud Sarda et Chahin Faïq, coprésidente et secrétaire général de l’association.
Le 22 septembre prochain se tiendra la 6e édition de L’Onde de coop, le « festival des coopératives pour la transition », sur le thème « Face aux violences du capitalisme, faisons collectif ! ». L’occasion de plusieurs tables rondes et ateliers sur le sujet, avec des journalistes, chercheurs, militants et représentants de coopératives. L’association Les Licoornes annoncera également le nom des quatre nouvelles organisations membres.
Organisatrice de ce festival, elle regroupe aujourd’hui 16 coopératives, des entreprises dont la lucrativité est encadrée et dans lesquelles la prise de décision est plus démocratique que dans les autres sociétés. Les « licoornes » agissent dans des domaines multiples, avec l’ambition de défendre des modèles solidaires et écologiques : énergie, téléphonie, mobilité, électronique, agriculture, banque, commerce ou encore culture.
Chahin Faïq, secrétaire général de l’association, et Maud Sarda, sa coprésidente avec Adrien Montagut-Romans, également directrice générale de la « licoorne » Label Emmaüs, répondent aux questions de Carenews sur l’évènement, les convictions du mouvement ou encore les freins au développement des coopératives.
- Carenews : Cette année, vous appelez à « Faire collectif face aux violences du capitalisme ». Pourquoi avoir choisi ce thème ?
Maud Sarda : C’est un titre volontairement offensif car l’urgence nous paraît désormais trop grande. Nous ne ciblons pas des dirigeants ou des entreprises en particulier. Le système de partage de richesses et de pouvoir, la répartition du capital, est la clé de voûte de toute notre réflexion.
Cela ne fait pas pour autant de nous des allumés complètement hors sol. Ce que nous comptons mettre en avant, comme à chaque Onde de coop, ce sont des solutions très concrètes.
Chahin Faïq : L’année 2025 nous a toutes et tous pesé à cause de l’ensemble des violences environnementales, géopolitiques et sociales.
Nous avons été assez écrasés par cela et nous avions besoin de dire les mots, d’aller à la racine des problèmes. Notre slogan, c’est : « transformons radicalement notre économie ».
- Les « licoornes » sont des sociétés dont l’activité poursuit des objectifs écologiques et sociaux. Ce n’est pas le cas de l’ensemble des organisations de l’économie sociale et solidaire. Toute l’ESS constitue-elle une solution face à ces violences ?
CF : Nous avons conscience d'être tous pris dans le régime capitaliste, y compris l'ensemble des acteurs de l'ESS. Il y a un enjeu à ce que le mouvement coopératif prenne mieux en compte les enjeux de transition, mais nous n'avons pas de leçon à donner aux personnes et aux entreprises.
MS : Notre propos n’est pas autour d’un statut juridique. Des entreprises capitalistiques pourraient être beaucoup plus engagées que certaines structures de l’ESS, dans lesquelles la gouvernance n’est pas toujours très transparente et partagée. Mais il faut arrêter l’hypocrisie : prendre des engagements sociaux et environnementaux, faire de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) ou avoir une mission dans ses statuts, ça ne suffit pas. Ce ne sont pas des engagements qui permettent de modifier en profondeur notre système.
- Quelles sont les violences que vous dénoncez ?
MS : Dans l’univers de Label Emmaüs [la seconde main et l’e-commerce, NDLR], l’exemple de Vinted est extrêmement parlant. Cette entreprise a inventé quelque chose de très innovant et de très positif sur la seconde main au départ. Aujourd’hui, avec des levées de fonds successives auprès de fonds d’investissement, elle est entrée dans la cour des grands en termes d’ultra-capitalisation : l’expérience sur Vinted, c’est de recevoir tous les jours des messages pour vendre des choses ou regarder l’application. On rentre dans une sorte d’addiction à la surconsommation, à la survente pour consommer. C’est un détournement des objectifs initiaux. On peut dire « les gens ont bien le droit de gagner un peu de sous », mais si c’est gagner des sous en créant un besoin qui n’existait pas, s’en sortent-ils vraiment mieux ?
De plus, ce sont des pratiques qui relevaient jusqu'ici du domaine de l’associatif. Aujourd’hui, un mouvement associatif d’ampleur est potentiellement en train de mourir parce qu’il ne reçoit plus de dons.
CF : Les violences du capitalisme, c’est vraiment cela. Par la quête d’accumulation de profit, il y a une recherche d’augmentation permanente des flux de commercialisation et donc des attaques sur l’environnement et sur le travail. Les délocalisations, par exemple, conduisent à une dégradation des conditions de travail. Le capitalisme induit aussi une dégradation de la démocratie, en empêchant l’expression de normes sociales et environnementales.
Nous racontons une histoire différente, avec des modèles économiques tout à fait crédibles, capables d’être rentables. Nous proposons de nous battre aux côtés de la puissance publique pour l'intérêt général, mais nous ne sommes pas soutenus, ou très peu, par rapport aux autres entreprises.
Maud Sarda, coprésidente des Licoornes
- Comment les coopératives portant des alternatives, comme les Licoornes, pourraient-elles se développer davantage aujourd’hui ? Quels sont les freins auxquels elles font face ?
MS : Nous sommes chacune sur des marchés très concurrentiels où il y a des mastodontes. Pour les affronter, il faut beaucoup d’argent. Or, réunir quelques dizaines de millions d’euros, c’est le parcours du combattant, y compris pour des Licoornes qui ont 10, 20, 30 ans. Dans le système financier actuel, on achète des actions, on attend leur valorisation et on les revend en espérant faire une plus-value. Quand on achète des parts sociales [une part de capital dans une coopérative, NDLR], il n’y a jamais de valorisation, même s’il y peut y avoir des mécanismes de rémunération du capital. Et il n’y a pas de pouvoir lié au montant investi. Nous racontons une histoire différente, avec des modèles économiques tout à fait crédibles, capables d’être rentables.
Nous demandons plus d'investissement privé. Nous sommes capables de payer des dettes, mais nous les payons en général à des taux d’intérêt beaucoup plus élevés que s’il s’agissait d’actions. Nous arrivons uniquement à toucher la finance solidaire.
La puissance publique a aussi beaucoup d’argent pour investir, via BPI France, la Caisse des dépôts et dans les mécanismes de fiscalité et les aides aux entreprises. Mais tout cela est essentiellement tourné vers des entreprises capitalistes. Nous proposons de nous battre aux côtés de la puissance publique pour l'intérêt général, mais nous ne sommes pas soutenus, ou très peu, par rapport aux autres entreprises. Si la puissance publique était là, les investisseurs suivraient.
CF : Il y a aussi un enjeu culturel. Les années 2010 à 2026 c’est le règne de la « start-up nation ». Il manque un discours global, politique et public qui raconte qu’on a envie d’être une nation coopérative, une économie coopérative.
- La Stratégie nationale de l’ESS a été publiée en juillet. Elle comporte plusieurs actions sur les coopératives. Quel est votre regard général sur ces mesures ?
CF : Comme les autres acteurs de l’ESS, nous la regardons avec distance. Elle pêche par son absence de moyens. Il y a un déficit structurel de soutien au développement de l’ESS. Nous perdons un peu patience en l’absence d’engagement concret.
Nous aimerions obtenir un engagement fort pour les coopératives de la transition.
Maud Sarda, coprésidente des Licoornes
- Avez-vous des échanges avec le monde politique pour promouvoir les coopératives, notamment dans la perspective de l’élection présidentielle de 2027 ?
MS : Nous voulons imposer ce sujet dans l’élection présidentielle. Nous avons effectué une campagne de financement participatif pour porter cet objectif de visibilité. Elle a atteint environ 70 000 euros de dons [sur un objectif de 100 000 euros, NDLR]. Avec cet argent, nous aimerions produire un livrable de référence sur les coopératives de la transition, dont les représentants politiques pourraient se saisir mais aussi pour parler de nous au secteur de la finance et aux médias.
En Angleterre, un parti politique est coopératif, le Co-operative party. Il a fait du sujet coopératif un sujet politique. Ses membres ont choisi de s’associer aux travaillistes, ce qui n’est pas le nôtre : nous sommes complètement apartisans. Mais ils ont obtenu des résultats. Le gouvernement a pris l’engagement de doubler le nombre de coopératives dans le pays. Nous aimerions obtenir un engagement fort pour les coopératives de la transition.
- Au-delà du livrable, comment allez-vous utiliser les fonds de la campagne de financement participatif pour faire connaître les coopératives ?
CF : Aujourd’hui, la moitié des Français et Françaises se renseignent sur les réseaux sociaux. Pour toucher les gens qui n’ont pas l’habitude de nous écouter ou de nous entendre, il va falloir aller chercher des influenceurs et des personnes un peu différentes de celles qui nous soutiennent historiquement. Il va aussi falloir toquer aux portes de médias. Tout cela demande du temps.
Peu de Français sont capables de citer des coopératives de façon spontanée. Nous avons beaucoup à faire encore. Le mouvement coopératif fait une partie du travail. Mais nous avons besoin qu’il en fasse davantage pour dire le projet économique et social de la coopération.
Chahin Faïq, secrétaire général des Licoornes
- Estimez-vous que les médias parlent de plus en plus d’économie sociale et solidaire ?
CF : Je ne vois pas d’amplification forte. Il y a eu un écho important au moment de la reprise de Duralex par ses salariés en coopérative [en 2024, NDLR]. Je ne m’inquiète d’ailleurs vraiment pas de l’effet des difficultés que rencontre l’entreprise [placée en redressement judiciaire en juin, NDLR]. C’est la vie des entreprises et du secteur industriel français.
Mais peu de Français [29 %, NDLR] sont capables de citer des coopératives de façon spontanée, comme le montre une enquête de la Fédération nationale des Caisses d’épargne de l’année dernière. Nous avons beaucoup à faire encore. Le mouvement coopératif fait une partie du travail. Mais nous avons besoin qu’il en fasse davantage pour dire le projet économique et social de la coopération.
- Les budgets de l’ESS sont régulièrement coupés ou menacés ; le modèle coopératif reste méconnu et minoritaire. Est-ce que ce que vous vous découragez parfois, face à ce combat qui ressemble à celui de David contre Goliath ?
CF : Non. L’urgence nous impose de garder espoir. Ce n’est pas David contre Goliath : les coopératives, c’est plus de 22 000 structures, elles ont 200 ans, elles existent partout. Il faut mettre leur potentiel en avant et les politiser davantage.
Nous n’avons pas le luxe de nous décourager. L'été 2026 est inquiétant mais ne suffira pas à déclencher des changements de pratiques et des prises de conscience politiques. Nous n’avons pas d’autres choix que d’être extrêmement déterminés, véhéments et vindicatifs. Nous ne pouvons pas baisser les bras.
Propos recueillis par Célia Szymczak 