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Par Carenews INFO - Publié le 14 mai 2020 - 09:00 - Mise à jour le 14 mai 2020 - 09:56
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Égalité femmes-hommes dans l’ESS : « On a tendance à regarder moins attentivement ce qu’il se passe en bas de l’échelle »

Pourquoi l’ESS n’est-elle pas exemplaire en matière d’égalité femmes-hommes ? La crise entraînée par la pandémie de Covid-19 creusera-t-elle les inégalités ou revalorisera-t-elle les métiers du care ? Éclairage de Lisa Pleintel, cheffe de projet de l’Observatoire de l’égalité femmes-hommes dans l’ESS au Conseil national des chambres régionales de l’ESS (CNCRESS).

Crédit photo : DR.
  • Quelles inégalités femmes-hommes l’Observatoire constate-t-il dans l’ESS ?

C’est le secteur le plus féminisé puisqu’il compte 68 % de femmes, un pourcentage supérieur à la fonction publique et le privé hors ESS. Ce n’est pas étonnant, nos secteurs d’activités étant traditionnellement considérés comme féminins — c’est ce que l’on appelle les métiers du care. Pourtant, nous constatons au minimum les mêmes problématiques qu’ailleurs, c’est-à-dire un important recours au temps partiel, une ségrégation des métiers, un plafond de verre, du sexisme… Et maintenant, nous avons les chiffres pour le démontrer. 

Par exemple, nous savons que 41 % des femmes travaillant dans l’ESS sont à temps partiel, une proportion supérieure au reste de l’économie (où elle s’élève à environ 30 %). De la même façon, le plafond de verre est plus important dans l’ESS que dans les autres types d’économie, puisqu’on y comptabilise 13 % de femmes cadres contre 22 % des hommes. Une femme a donc deux fois moins de chances qu’un homme d’être cadre dans l’ESS, alors qu’elles y sont majoritaires. Dans notre secteur, nous constatons également un emploi des femmes fortement polarisé sur un petit nombre de métiers : 11 % des femmes y sont ainsi aides à domicile. Sur ces types de métiers, on le sait, on rencontre des problématiques de salaires peu élevés, de faible valorisation sociale, de très nombreux temps partiels et CDD ainsi que de maladies professionnelles fréquentes. 

Et plus on monte dans la hiérarchie, moins il y a de femmes. Alors qu’elles constituent 45 % des membres des conseils d’administration et des bureaux, elles sont seulement 37 % à la tête des structures. Un chiffre qui évolue selon leur taille : plus la structure est grande, et moins il y a de femmes présidentes. Ainsi, on comptabilise seulement 27 % de femmes présidentes de fédérations. Il est par ailleurs évident qu’il y a une répartition et une valorisation différenciées des rôles entre les femmes et les hommes dans l’ESS. C’est notamment visible lors des conseils d’administration : les femmes y prennent moins la parole que les hommes, et elles sont davantage en charge des tâches logistiques (préparation et rangement de la salle, prise de notes…). Enfin, notre enquête publiée en novembre 2019 a démontré le sexisme du milieu : 13 % des administratrices sondées avaient déjà été la cible de propos ou comportements à caractère sexuel pendant leur mandat. 


> À lire aussi : À quand l’égalité femmes-hommes dans l’ESS ?


  • Pourquoi le secteur n’est-il pas exemplaire en matière d’égalité malgré ses engagements et valeurs historiques ?

Le fait qu’il y ait davantage de femmes dans l’ESS a accentué une forme de déni dans les structures, qui pensaient qu’elles n’avaient pas de problème d’égalité puisqu’elles comptaient une majorité de femmes. C’est de plus une économie de valeurs, qui s’est construite avec un nombre de positions politiques fortes, tournées vers l’utilité sociale, l’égalité entre les personnes etc. Ce déni a entraîné un retard par rapport, par exemple, à de nombreuses entreprises du CAC40 où l’égalité femmes-hommes est un sujet majeur de RSE depuis plusieurs années. L’ESS compte de plus énormément de structures de moins de 50 salariés, qui ne sont donc pas soumises aux obligations légales en matière de parité. Ces petites structures, notamment des associations ou des coopératives, se trouvent en outre souvent en situation de survie : la priorité est donnée aux questions financières et budgétaires, tandis que celles de la qualité de vie au travail et de l’égalité femmes-hommes semblent davantage être des sujets de confort, des suppléments.

Enfin, le sexisme que l’on observe dans l’ESS relève aussi, plus largement, de questions de société sur la place des femmes et des hommes. Énormément de stéréotypes subsistent sur ces sujets, qui dérangent : dire qu’il n’y pas assez de femmes dans les conseils d’administration implique qu’un certain nombre d’hommes vont devoir se mettre en retrait. Nous touchons à de grandes questions de répartition du pouvoir, et il y a une résistance, nous n’en sommes pas encore là. 

  • La crise actuelle éloignera-t-elle encore davantage l’ESS de l’égalité femmes-hommes réelle ?

Le président Emmanuel Macron ayant constaté que les métiers en première ligne majoritairement occupés par les femmes étaient mal rémunérés, on peut espérer qu’en sortie de crise, les métiers du care soient revalorisés socialement et économiquement. Un plan spécifique avec une meilleure rémunération aurait un impact sur la hiérarchisation des métiers. C’est d’autant plus important que lorsque l’on parle d’égalité femmes-hommes, on a tendance à se concentrer sur les postes à responsabilité, on regarde moins attentivement ce qu’il se passe en bas de l’échelle telle qu’elle existe actuellement. Or si on ne travaille que sur l’accès des femmes aux postes de responsabilité, on ne s’intéresse qu’à certaines d’entre elles, diplômées, blanches, et pas à l'ensemble des femmes. On risque de recréer et d’accentuer les inégalités entre femmes. 

Il ne faut toutefois pas nier la capacité des structures à trouver elles-mêmes des solutions. Des solutions peuvent être trouvées sur le terrain en fonction des territoires et des problématiques, c’est aussi la force de l’ESS. Il est important que l’on travaille sur ces sujets, que l’on démontre notre exemplarité. Toutes les associations qui travaillent sur les droits des femmes font partie de l’ESS, nous sommes l’économie qui a renforcé les droits des femmes. Certaines mutuelles ont joué un rôle dans l’accès à la contraception et l’obtention du droit à l’avortement dans les années 60-70. Nous devons retrouver ces racines et appliquer ces valeurs en interne. Nous avons la capacité politique d’agir, maintenant il faut que nous ayons la capacité technique de nous questionner en interne sur ces sujets et chercher des solutions.

  • Quelles actions mettez-vous en œuvre à l’Observatoire ?

Mon poste a été créé en juin 2018. Au début, l’objectif à l’Observatoire de l'égalité femmes-hommes dans l'ESS était de produire des données pour objectiver les situations d’inégalité et augmenter la sensibilisation et la prise de conscience. Désormais, nous travaillons à intégrer de manière transversale les enjeux d’égalité dans les différents outils, dispositifs et politiques du secteur. C’est par exemple ce que nous avons fait avec le mois de l’ESS en créant un prix de l’égalité femmes-hommes et un temps de communication dédié. Il s’agit de faire en sorte que lorsque l’on parle d’ESS, les enjeux d’égalité femme-hommes s’imposent comme c’est le cas avec ceux de la transition écologique ou l’utilité sociale. 

Nous disposons de leviers sur lesquels nous appuyer, notamment le guide d’amélioration continue des bonnes pratiques de l’économie sociale et solidaire. Il émane de la loi de 2014 relative à l'économie sociale et solidaire et permet aux structures de se poser des questions sur différentes thématiques clés, dont l’égalité femmes-hommes. Le DLA, le dispositif local d'accompagnement, est également un excellent outil de sensibilisation des structures. Car les outils, nous les avons ; ce qui manque, à mon avis, c’est le temps de les appliquer, et peut-être encore un peu de motivation.

Propos recueillis par Mélissa Perraudeau 

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