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Par Carenews INFO - Publié le 20 mars 2026 - 10:12 - Mise à jour le 20 mars 2026 - 11:53 - Ecrit par : Célia Szymczak
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« La période renforce le besoin de s’engager dans les associations », entretien avec Claire Thoury (Mouvement associatif) et Patrice Douret (Restos du cœur)

Claire Thoury, présidente du Mouvement associatif, et Patrice Douret, président des Restos du cœur de 2021 à 2025, ont publié un livre sur les associations fin janvier. Pour Carenews, ils reviennent sur plusieurs des enjeux qu’ils abordent dans cet ouvrage, comme le financement, la neutralité ou le positionnement par rapport à la puissance publique.

Le livre est paru aux éditions de L'aube, dans la collection dirigée par l'ancien secrétaire générale de la CFDT Laurent Berger. Crédit : L'aube.
Le livre est paru aux éditions de L'aube, dans la collection dirigée par l'ancien secrétaire générale de la CFDT Laurent Berger. Crédit : L'aube.

 

Claire Thoury préside le Mouvement associatif, qui représente environ la moitié des associations françaises. Patrice Douret, de son côté, a présidé l’emblématique association de lutte contre la pauvreté, les Restos du cœur, de 2021 à 2025. Ils ont publié fin janvier dernier L’engagement associatif, poumon démocratique (L’aube). Dans cet ouvrage qui prend la forme d’une conversation avec Laurent Berger, l’ancien secrétaire général de la CFDT, ils évoquent l’engagement bénévole, leur vision des associations et de leur avenir. Ils abordent des questions diverses : les difficultés de financement des associations, la nécessité d’indépendance vis-à-vis de la puissance publique ou encore l’importance de la « neutralité » . Entretien. 

 

  • Pourquoi les associations sont-elles essentielles à vos yeux ? 

 

Claire Thoury : Elles couvrent tous les champs d’intérêt général de la vie quotidienne. Il en existe 1,4 million en France, dans lesquelles s’engagent 20 millions de bénévoles et travaillent environ 2 millions de personnes¹. La forme associative est très puissante parce qu’elle offre du pouvoir d’agir concret aux individus : animer un club de sport, organiser une kermesse ou un comité des fêtes, faire de la solidarité ou de l’entraide. Ce sont les individus eux-mêmes qui essaient de trouver des solutions aux problèmes qu’ils identifient, en s'organisant pour le faire.

Patrice Douret : Je suis totalement d’accord. C’est aussi un lieu de partage, alors que le lien social est peut-être un peu malmené aujourd’hui, un lieu où on peut exprimer ses envies, des causes à défendre, où des personnes très en difficulté peuvent trouver une écoute ou une aide. 

Claire Thoury : Sans avoir une image angélique du monde associatif, il donne aussi du bien-être aux gens. On rencontre des personnes formidables. Et on s’amuse ! Pas toujours, parce qu’on fait parfois face à des situations très graves, mais il faut aussi revendiquer le fait que s’engager rend heureux. 

 

Ce sont les individus eux-mêmes qui essaient de trouver des solutions aux problèmes qu’ils identifient, en s'organisant pour le faire. 

Claire Thoury, présidente du Mouvement associatif

 

  • Vous déclarez dans le livre, Patrice Douret, que « défendre des valeurs fondamentales d’inconditionnalité, de gratuité, de neutralité aujourd’hui est une forme de militantisme ». Le contexte politique est-il propice à l’engagement associatif ?  

 

Claire Thoury : Je pense que la période d’instabilité ou de crise démocratique, sans rentrer dans une discussion partisane, renforce le besoin de s’engager dans le monde associatif. Je vous donne un exemple. En 2024, année d’instabilité très forte avec la dissolution de l’Assemblée nationale, il y a eu un record : 74 000 créations d’associations. C’est énorme ! Il ne faut pas tomber dans « tout sauf la politique » : elle a un rôle très structurant à jouer pour organiser la vie en société. Mais il n’y a pas que ça : dans une démocratie qui va bien, les corps intermédiaires sont forts, reconnus et entendus.  

Cette période doit nous inciter à nous demander quelles sont nos valeurs, la société dans laquelle nous avons envie de vivre et les projets et les causes que nous sommes prêts à défendre pour la voir advenir. On peut l’exprimer par un vote, mais aussi par des actions, parfois très locales : refuser que des gens ne mangent pas à leur faim, n’accèdent pas aux soins, n’aient pas un toit sur la tête, être très clair sur l’inconditionnalité de certaines aides, agir pour la transition écologique.  

Patrice Douret : La période est propice à l’engagement. Et, nous concernant, la neutralité et l’accueil inconditionnel sont des valeurs fondamentales. Nous accueillons des personnes qui ont certainement toutes les opinions politiques et toutes les religions. Une personne qui a faim est dépannée, qu’elle ait traversé la rue ou les frontières.  

 

Dans une démocratie qui va bien, les corps intermédiaires sont forts, reconnus et entendus.  

Claire Thoury, présidente du Mouvement associatif

 

  • Vous estimez que les associations peuvent être un lieu de dépassement des barrières sociales et de rencontre avec des personnes ayant des opinions ou des identités différentes. Ne se réunit-on pas plutôt avec des personnes qui nous ressemblent ?  

 

Patrice Douret : En ce qui concerne les Restos, dans les équipes bénévoles, il y a des personnes dont les origines sociales, les niveaux de formation et l’activité sont totalement différents. Finalement, ça ne change rien et c’est extrêmement appréciable.  

Claire Thoury : La mixité n’est pas aussi forte que ce qu’elle devrait être partout. Mais quand vous êtes habités par des passions communes ou que vous partagez une indignation commune, même si vous n'avez pas la même lecture du monde ou que vous ne partiriez pas en vacances ensemble, vous essayez de trouver un chemin pour que le projet soit bien mené, que la cause soit bien défendue. C’est là que c’est hyper puissant au quotidien. Vous faites l’expérience permanente de la construction du compromis. 

 

  • Dans l’ouvrage, vous évoquez votre engagement associatif personnel et montrez qu’il est tout de même exigeant. Vous utilisez le terme de « sacrifice », Patrice Douret. La volonté de s’investir est-elle toujours aussi présente dans la société ? 

 

Patrice Douret : Je crois que oui : aujourd’hui, il y a des Français très engagés, qui donnent beaucoup de temps et d’argent. Mais il ne faut pas se le cacher, nous faisons tous effectivement des sacrifices sur nos vies personnelles. Des éducateurs sportifs ou culturels accompagnent des garçons et des filles tous les week-ends à des compétitions ou des représentations. En même temps, c’est tellement agréable de se dire que l’on a été utile ! On reçoit plus que ce que l’on donne. Il ne faut pas avoir peur de s’engager.  

Claire Thoury : Je suis mille fois d’accord. Nous ne vivons pas une crise de l’engagement : il n’y a pas moins de bénévoles. 70 000 associations sont créées chaque année. Quand on dit que les gens sont repliés sur eux même et que l’on se sent accablés par les nombreux maux du monde, c’est important de se rappeler qu’on a une chance immense d’avoir un tissu associatif fort. C’est une vraie fierté nationale.  

Il faut aussi être lucide. Les associations vivent des moments difficiles et l’engagement bénévole, notamment pour ceux qui prennent des responsabilités, est parfois très exigeant. Je veux en profiter pour remercier tous les bénévoles, salariés et personnes qui s’engagent.  

Patrice Douret : Cette puissance de bénévolat est très complémentaire de l’action des travailleurs sociaux, y compris ceux du service public. 

 

Nous ne cessons de rappeler l’État à sa responsabilité, notamment pour lutter contre la pauvreté à la racine.  

Patrice Douret, président des Restos du cœur de 2021 à 2025

 

  • Les associations remplissent des missions d’intérêt général. N’y a-t-il pas un risque que l’État se repose sur elles ? Quel doit être leur positionnement par rapport à la puissance publique ?  

 

Claire Thoury : Tout ne doit pas être porté par l’État et les associations ne sont pas là uniquement pour combler les défaillances de l’État.  

En revanche, il y a bien des champs où elles assurent clairement des missions de service public. Il faut être attentif, car à force de demander toujours plus aux associations, arrive un moment où ça ne tient plus, surtout quand on vous enlève des moyens en face. Nous avons perdu des milliards d’euros de subventions publiques ces dernières années.  

Patrice Douret : Les associations n’ont pas vocation à remplacer le rôle de l’État. Nous n’allons pas laisser faire pour autant. Depuis 40 ans, nous apportons une aide d’urgence sur les besoins alimentaires, d’hygiène et nous essayons d’accompagner les personnes qui viennent frapper à notre porte.  

Nous avons connu ces dernières années une très forte augmentation du nombre de personnes qui sont venues : cela ne pourra pas durer éternellement. Nous ne voulons pas non plus que nos actions se dégradent pour des raisons financières, logistiques, techniques ou de bénévoles. Nous ne cessons de rappeler l’État à sa responsabilité, notamment pour lutter contre la pauvreté à la racine.  

 


Lire également : Dans les associations, de nombreuses suppressions d'emploi en cours 


 

  • Claire Thoury, vous formulez une proposition sur le financement des associations, un fonds géré par la puissance publique avec les têtes de réseaux associatives. Pouvez-vous nous en parler ? 

 

Claire Thoury : La loi sur les associations de 1901 est l'une des grandes lois démocratiques de la IIIe République. Mais si la puissance publique a pensé un financement des syndicats et des partis politiques, ce n’est pas le cas pour les associations.  

Avec le Mouvement associatif, nous voulons poser une question citoyenne en 2027, dans le cadre de la campagne présidentielle. Nous convient-il que la société repose à ce point sur les associations sans leur donner les moyens d’agir ? Je pense que non, mais ça sera un débat démocratique.  

 

  • Patrice Douret, vous défendez une vision un peu différente, liée au besoin d’indépendance.  

 

Patrice Douret : Aux Restos, nous avons la volonté de ne pas dépendre des financements publics, pour conserver notre liberté d’action, de ton, d’indignation. Je dis : « soyons prudents ». Parce que la contrepartie de faire porter une charge supplémentaire à l’État pourrait être cette perte d’autonomie.  

 

C’est l’ensemble des générosités qui fait que les associations fonctionnent. Nous ne pourrions pas agir sans les financements publics, y compris de l’Union européenne, ni sans les entreprises, les dons et les bénévoles.  

Patrice Douret, président des Restos du cœur de 2021 à 2025

 

  • Vous semblez plutôt favorable au mécénat d’entreprise. Son rôle dans le financement des associations est-il essentiel ? 

 

Claire Thoury : Dans le budget global des associations, la part des dons et du mécénat est importante, mais ne domine pas : entre 5 et 6 % du budget global. Elle prend de plus en plus d’ampleur et, à mon avis, doit en prendre plus. Les associations ont besoin de moyens.  

Mais les fondations et le mécénat d’entreprise ne peuvent pas et ne doivent pas faire à la place de la puissance publique. Ils sont là pour soutenir des actions et des projets, permettre des innovations. Je crois que des certaines actions doivent être financées par de l’argent public.  

Patrice Douret : L’action des entreprises reste essentielle, à la fois sur le volet financier, mais aussi en matière de mécénat de compétences et de dons en nature : beaucoup d’industries de l’agroalimentaire font des dons aux Restos, des salariés sont présents aux distributions. C’est l’ensemble des générosités qui fait que les associations fonctionnent. Nous ne pourrions pas agir sans les financements publics, y compris de l’Union européenne, ni sans les entreprises, les dons et les bénévoles.  

Claire Thoury : Parfois, il est très fort que des entreprises ou des acteurs de l’économie sociale et solidaire non-associatifs interpellent sur nos combats. 

 

Les entreprises sont de plus en plus nombreuses à prendre conscience de l'importance des associations. Claire Thoury, présidente du Mouvement associatif

 

  • Les relations entre entreprises et associations se déroulent-elles bien ?  

 

Patrice Douret : Dans notre cas, très bien. Nous avons la chance d’avoir des petites, moyennes et grandes entreprises à nos côtés, dont certaines depuis longtemps. C’est un dialogue intelligent.  

Claire Thoury : De mieux en mieux, je dirais. Les uns et les autres prennent conscience qu’il y a une communauté de destins, ce ne sont pas des mondes qui s’opposent. Les associations sont essentielles, elles structurent la vie quotidienne, elles contribuent au lien social et au vivre ensemble, etc. Les entreprises sont de plus en plus nombreuses à prendre conscience de leur importance. Par ailleurs, les associations et les entreprises ont en commun de jouer un rôle très important dans les territoires, qu’elles font vivre parce qu’elles les maillent.

 

  • Le dividende sociétal vous met d’accord : il s’agit de dispositifs portés par des entreprises qui donnent 10 ou 15 % de leur résultat net à des actions sociales ou environnementales. Devrait-il être adopté par davantage de sociétés, selon vous ?  

 

Patrice Douret : C’est une initiative exceptionnelle. Nous connaissons plus particulièrement le cas du Crédit mutuel. C’est un exemple à suivre, qui devrait être étendu à toutes les entreprises qui peuvent le faire et qui en ont les moyens, notamment au niveau du CAC 40.

Claire Thoury : Je partage ce que dit Patrice. Les entreprises ont un rôle à jouer face aux crises que l’on traverse et aux grandes transitions en cours. Partager la valeur avec la société est quelque chose de très puissant. Dans le cas du dividende sociétal, c’est considérer qu’en tant qu’entreprise, on a une responsabilité vis-à-vis de la société, que les sujets et les défis sociaux, environnementaux, démocratiques, sont aussi ceux de l’entreprise.

 

1. Claire Thoury se réfère aux chiffres établis dans Le paysage associatif français, de Lionel Prouteau et Viviane Tchernonog (Lefebvre Dalloz, 2023, sur des données de 2020), qui comptabilise le nombre de « participations bénévoles ». Il existe d'autres données, notamment celles de Recherche & solidarités. Dans son étude La France associative en mouvement, portant sur 2025, l'association estime qu'il existe 1,6 million d'associations, dans lesquelles s'engagent 13 millions de bénévoles. 

 

Propos recueillis par Célia Szymczak 

 

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