1980 : quand l'entreprise se découvre mécène
[SÉRIE « HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE ENGAGÉE »] À partir des années 1980, dans un contexte de développement du capitalisme financier, les entreprises développent leurs pratiques de mécénat. Cet essor est l’un des axes des politiques de responsabilité sociétale des entreprises, même s’il reste limité en France, puisque seules 9 % des sociétés y font du mécénat.
Les années 1980 marquent l'apogée d'un capitalisme financiarisé. Les grandes entreprises se recentrent sur leurs activités les plus rentables, cèdent les maillons les moins profitables de leur chaîne de valeur, placent la création de valeur actionnariale au sommet de leurs priorités. C'est pourtant à ce moment précis que l'idée de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) s'impose en Europe.
Sa première forme, la plus ancienne et la plus visible, porte un nom que l'on croyait réservé aux princes de la Renaissance : le mécénat. En 1987, la France se dote de sa première loi sur le développement du mécénat. Le paradoxe de cette décennie tient dans ce rapprochement : jamais l'entreprise n'a autant cherché le profit, jamais elle n'a autant affiché sa générosité. De ce moment fondateur naîtra une pratique qui irrigue depuis l'économie engagée contemporaine.
Une générosité qui ne date pas d'hier
Avant d'être un concept de management, la générosité de l'entreprise est une très vieille histoire. Les marchands du Moyen Âge finançaient des hôpitaux pour racheter leur salut, les grands industriels du XIXe siècle bâtissaient des cités ouvrières, des écoles, des dispensaires. La philanthropie patronale a précédé de plusieurs siècles l'invention du sigle « RSE ».
Lire également : Antiquité : l'apparition de la philanthropie 
Cette générosité n'était pas sans arrière-pensée. Le paternalisme industriel des Schneider ou des Menier mêlait sincèrement bienveillance, contrôle social et calcul économique : un ouvrier logé, soigné, éduqué par son employeur était aussi un ouvrier fidèle et docile. La RSE mécène des années 1980 hérite directement de cette ambiguïté. Elle la modernise, l'habille d'un vocabulaire neuf, mais ne la résout pas. Ce qui change, en revanche, c'est le contexte économique dans lequel cette générosité se redéploie.
Le paradoxe des années 1980
Pour comprendre l'apparition de la RSE, il faut regarder ce qui arrive aux entreprises elles-mêmes. L’époque marque le début de la prise de pouvoir des marchés financiers sur l’économie. Sous la pression de ces marchés, et pour saisir les opportunités qu’ils offrent, les entreprises se transforment en profondeur. La logique devient celle du recentrage : on se sépare des activités jugées peu rentables, on concentre les efforts sur les segments où les marges sont les plus élevées. Une maison de luxe préfère maîtriser la distribution et la création plutôt que le tannage des cuirs ; un manufacturier de pneumatiques se désengage de ses plantations d'hévéas. L'entreprise se fait plus légère, plus financière, plus rentable.
Le mécénat apparaît comme une manière de montrer que l'entreprise n'est pas qu'une machine à profit, qu'elle se soucie aussi du bien commun. »
Au même moment, une autre force monte en puissance : la société civile. Associations, ONG, mouvements de consommateurs commencent à documenter et à dénoncer les externalités négatives de l'activité économique, des pollutions aux conditions de travail. Cette montée en compétence n'est pas un hasard : c'est la décennie où le monde associatif achève sa professionnalisation et devient un interlocuteur crédible, parfois un adversaire, mais aussi un partenaire pour les entreprises.
Lire également : 1970 : quand l'engagement devient métier, la professionnalisation des associations et ONG en Occident 
La RSE naît dans cette tension. D'un côté, des entreprises plus puissantes et plus exposées que jamais ; de l'autre, une opinion publique qui leur demande des comptes. Le mécénat apparaît comme une première réponse : une manière de montrer que l'entreprise n'est pas qu'une machine à profit, qu'elle se soucie aussi du bien commun. Réponse partielle, on le verra. Mais réponse réelle, et durable.
1987-1990 : la France encadre le mécénat
La France, fidèle à sa tradition, encadre le mouvement par la loi. La loi du 23 juillet 1987, dite « loi Léotard », pose le premier cadre du développement du mécénat ; celle du 4 juillet 1990 crée le statut de fondation d'entreprise. Pour la première fois, une société dispose d'un outil juridique propre pour porter son engagement : une structure dédiée, dotée d'un programme d'action pluriannuel.
Quelques grandes entreprises n'avaient pas attendu la loi. Dès 1984, la maison Cartier et son président Alain-Dominique Perrin créent la Fondation Cartier pour l'art contemporain, qui ouvre la voie à un renouveau du mécénat culturel français et, plus tard, aux grandes fondations des groupes de luxe comme LVMH ou Kering. Après les lois de 1987 et 1990, les fondations d'entreprise se multiplient. Elles deviennent l'instrument privilégié d'une philanthropie qui se veut désormais plus organisée, plus visible, inscrite dans la durée et dans l'image de marque.
Il faudra attendre la loi Aillagon de 2003, et son avantage fiscal parmi les plus généreux au monde, pour changer véritablement d'échelle. »
Le dispositif reste cependant timide. Le régime fiscal français demeure peu incitatif, et au tournant des années 2000, le mécénat d'entreprise pèse encore peu. Il faudra attendre la loi Aillagon de 2003, et son avantage fiscal parmi les plus généreux au monde, pour changer véritablement d'échelle.
Lire également : L'ANTISÈCHE - Au fait, c'est quoi le mécénat ? 
Les bâtisseurs du mécénat à la française
Une loi ne suffit pas à créer une pratique : il faut des gens pour la porter, la défendre, la rendre légitime. Le mécénat d'entreprise français doit beaucoup à quelques pionniers.
Le premier est Admical. Fondée en 1979 par Jacques Rigaud, haut fonctionnaire et futur PDG de RTL, l'association a pour seul objet de développer le mécénat d'entreprise. Ses trois fondateurs en avaient eu l'idée lors d'un voyage à Atlanta, frappés par le soutien que les entreprises américaines apportaient aux institutions artistiques. Admical est d'abord tourné vers la culture, et pour cause : au début des années 1980, beaucoup de grandes entreprises se lancent dans le mécénat culturel pour ne pas passer, aux yeux de la gauche arrivée au pouvoir, pour de simples chantres du capitalisme, à un moment où le ministre Jack Lang multiplie les occasions de financer la création. Pendant près de trente ans, Rigaud sera l'avocat infatigable du rapprochement entre chefs d'entreprise et acteurs culturels. C'est aussi un patron, Alain-Dominique Perrin, qui signe le document qui fera changer les mentalités : le rapport « Mécénat, la fin d'un préjugé », remis au ministre de la Culture en 1986. Le titre dit tout de l'enjeu de l'époque : faire admettre que la générosité d'entreprise n'a rien de honteux. Cet enjeu reste d’actualité.
Le second pilier prend le mécénat par l'autre bout, celui de la solidarité. En 1986, Claude Bébéar, fondateur d'AXA, réunit autour de lui un groupe de dirigeants, dont Henri Lachmann (Schneider Electric) et Gérard Brémond (Pierre & Vacances), pour fonder ce qui devient l'Institut du mécénat de solidarité (IMS). Face à la montée de la précarité, l'IMS encourage les entreprises et leurs salariés à se mobiliser aux côtés des associations ; il deviendra IMS-Entreprendre pour la cité, puis Les entreprises pour la cité en 2017. Là où Admical part de la culture, l'IMS part du social et de l'engagement des collaborateurs. Ces deux matrices dessinent, dès l'origine, les deux grands visages du mécénat français.
Les trois formes du don
Car le mécénat n'est pas qu'une affaire de chèques. Il prend trois formes, qui n'apparaissent pas toutes en même temps, et dont l'histoire s'étire bien au-delà des années 1980.
La plus ancienne est le mécénat financier. C'est le don d'argent, porté par les fondations d'entreprise, orienté d'abord vers la culture puis, progressivement, vers la solidarité, l'éducation, la recherche, l'environnement. Il reste aujourd'hui le cœur du mécénat en volume.
Vient ensuite le mécénat de compétences, c'est-à-dire le don du temps et du savoir-faire des salariés. Cette forme ne se structure vraiment qu'à partir des années 2000, une fois la loi Aillagon passée, autour d'intermédiaires spécialisés qui font le lien entre entreprises et associations. Passerelles et Compétences ouvre la voie en 2002, suivi par Koeo en 2009, Pro Bono Lab en 2011, puis Vendredi en 2015. Le mécénat de compétences séduit les entreprises parce qu'il fait d'une pierre deux coups : il sert une cause tout en donnant du sens au travail des salariés, et nourrit la marque employeur. Il dit aussi quelque chose de la maturité du secteur associatif, devenu assez professionnel pour absorber et faire fructifier ces compétences.
La troisième forme, la moins outillée, est le mécénat en nature : produits, matériel, invendus. C'est le terrain d'acteurs comme Dons solidaires (créée en 2004), qui redistribue aux associations les produits non alimentaires des entreprises, ou de Phenix (créée en 2014) sur l'anti-gaspillage. Longtemps marginale, cette forme connaît un nouvel élan avec la prise de conscience écologique et les lois contre le gaspillage.
Derrière ces trois visages, un même écosystème s'est construit pour penser et outiller la pratique. Le think tank Le Rameau, créé en 2006 et animé par Charles-Benoît Heidsieck, s'est imposé comme la référence sur les partenariats entre associations et entreprises, défendant l'idée qu'il n'y aura pas une seule économie demain, mais un maillage d'acteurs très divers appelés à coopérer.
Le mécénat, de geste solitaire du patron, est devenu un champ professionnel à part entière. »
Du côté des fondations elles-mêmes, le Centre français des fonds et fondations (CFF), créé en 2002, fédère aujourd'hui plus de 500 structures de toutes natures - fondations reconnues d'utilité publique, fondations abritées, fonds de dotation, fondations d'entreprise - et fait office de porte-parole du secteur auprès des pouvoirs publics. C’est un secteur en pleine expansion puisque deux tiers des 6 600 fonds et fondations existant en France ont vu le jour depuis l'an 2000. Le mécénat, de geste solitaire du patron, est devenu un champ professionnel à part entière.
Le modèle américain et le tabou français
La RSE n'est pas née en Europe. Aux États-Unis, l'idée est à la fois plus ancienne et plus naturelle. Le concept est formalisé dès 1953 par l'économiste Howard Bowen, souvent présenté comme le père de la RSE, et ses racines plongent dans les grandes fondations philanthropiques du début du XXe siècle, celles des Rockefeller ou des Ford.
Cette précocité tient à une différence culturelle profonde. Là où l'Europe, et la France en particulier, attend de l'État qu'il produise le bien commun, les États-Unis confient une part de cette mission à des entreprises plus grandes, plus puissantes, et à une tradition protestante qui valorise le give back, l'idée que la fortune accumulée doit être en partie restituée à la société. Donner, outre-Atlantique, est un acte social attendu, presque obligatoire.
En France, c'est presque l'inverse. La culture du don y reste discrète, parfois taboue. Les acteurs du mécénat territorial le constatent : beaucoup de chefs d'entreprise refusent de communiquer sur leur engagement, par crainte d'être accusés d'acheter une bonne image, ou d'être davantage sollicités. L'avantage fiscal nourrit le soupçon : le mécénat serait une forme déguisée d'optimisation. Il n'en est rien, mais le malaise demeure. Cette pudeur explique en partie un chiffre fort : aujourd'hui encore, à peine 9 % des entreprises françaises pratiquent le mécénat.
Mécénat ou simple communication ?
C'est la limite de cette première vague. La RSE des années 1980 et 1990 relève d'abord d'une démarche de communication. Il s'agit de montrer que l'entreprise a du cœur, qu'elle partage une part de ses ressources, mais l'engagement reste extérieur à son activité réelle. On donne à côté de ce que l'on fait, sans interroger la manière dont on le fait. L'entrepreneur Jean Moreau, cofondateur de Phenix, résume d'une formule le test de sincérité qu'il applique : pour savoir si la RSE d'une entreprise est sérieuse ou cosmétique, il regarde à qui elle est rattachée dans l'organigramme. Une RSE adossée à la communication n'a pas le même poids qu'une RSE portée par la direction générale.
Cette RSE périphérique n'a pas disparu : elle reste, aujourd'hui encore, la forme la plus répandue d'engagement des entreprises. Mais elle se réinvente. Le mécénat de proximité, territorial, cherche à dépasser le simple don, parfois lointain, pour le geste et la photo. Break Poverty (créée en 20017) existe pour ancrer le mécénat : sa conviction est qu'« une entreprise ne peut pas gagner sur un territoire qui perd ». Quand une entreprise investit dans son territoire, elle investit dans ses futurs clients, ses futurs salariés, la cohésion du lieu où elle opère. Le mécénat devient alors un acte stratégique.
Si le mécénat sert l'intérêt de l'entreprise, où s'arrête la générosité, où commence le calcul ? »
Reste la question de la frontière. Si le mécénat sert l'intérêt de l'entreprise, où s'arrête la générosité, où commence le calcul ? Pour Valérie Daher, DG de Break Poverty, la boussole demeure l'intérêt général : une entreprise qui ne soutiendrait que les territoires utiles à son activité, un industriel minier n'aidant que les pays où il exploite des gisements, sortirait du mécénat pour entrer dans la pure stratégie. La communication, en revanche, n'est pas condamnable en soi ; ce qui compte, c'est que la cause serve d'abord l'intérêt général.
L'exemple indien éclaire cette tension d'une lumière inattendue. En 2013, l'Inde devient le premier pays au monde à rendre la RSE obligatoire : la loi impose aux grandes entreprises de consacrer 2 % de leur bénéfice net moyen à des actions d'intérêt général. Le résultat a transformé le paysage, des dizaines de milliers d'entreprises consacrant désormais plusieurs milliards d'euros chaque année à ces projets. Une simple obligation de rendre des comptes a suffi à faire changer d'échelle la générosité des entreprises. En France, c'est dans cet esprit qu'une loi de 2026 a inscrit le mécénat dans le rapport de gestion des entreprises : non plus un geste à part, mais un acte de gestion comme un autre.
Un levier encore sous-exploité
Cette volonté de systématiser le don, plutôt que de l'abandonner à la seule bonne volonté, anime aussi des dispositifs venus du privé, et en l'occurrence souvent des États-Unis. Le mouvement 1% for the Planet, né en 2002, engage ses entreprises membres à reverser chaque année 1 % de leur chiffre d'affaires à des causes environnementales. Le Pledge 1%, lancé en 2014 autour de Salesforce et d'Atlassian, étend la même logique au-delà de l'environnement : 1 % du temps, du produit, des bénéfices ou du capital de l'entreprise consacré à l'intérêt général. Il revendique aujourd'hui près de 19 000 entreprises adhérentes.
Le mécénat est le levier qu'une entreprise peut actionner le plus facilement : il ne lui demande pas de transformer son métier, seulement de consacrer une fraction de ses revenus au bien commun. »
Là se cache sans doute le potentiel le plus sous-estimé de cette première forme de RSE. Le mécénat est le levier qu'une entreprise peut actionner le plus facilement : il ne lui demande pas de transformer son métier, seulement de consacrer une fraction de ses revenus au bien commun. C'est sa faiblesse, puisqu'il reste extérieur à l'activité, mais ce serait aussi sa force s'il était déployé massivement. Si toutes les entreprises y consacraient ne serait-ce qu'un, deux ou trois points, de leur chiffre d'affaires ou de leur résultat, l'apport pour la société serait considérable, sans rien changer à ce qu'elles produisent. Le problème n'est pas la modestie du levier, mais le fait qu'il demeure l'exception plutôt que la règle.
Une première marche
Le passage de la philanthropie patronale au mécénat d'entreprise, dans les années 1980, marque la première étape d'un long mouvement. L'entreprise commence à se penser comme un acteur social, responsable de plus que ses seuls profits. Mais cette responsabilité reste, à ce stade, à la lisière de son activité : on donne, on soutient, on finance, sans encore rien changer à la manière de produire.
C'est tout l'objet des vagues suivantes. Dans les années 1990, l'entreprise responsable cherchera à limiter ses impacts négatifs, à verdir ses procédés, à rendre des comptes. Dans les années 2010, l'entreprise innovante tentera de faire de l'engagement un moteur de conquête. Le mécénat, lui, ne disparaîtra pas. Il restera, tout au long de cette histoire, la forme la plus ancienne et peut-être la plus révélatrice de l'ambivalence des entreprises : entre l'élan sincère de contribuer au bien commun et l'intérêt bien compris de ceux qui savent qu'on ne prospère pas seul.
Félix Beaulieu 
Retrouvez l'ensemble des articles déjà parus de la série « Histoire de l'économie engagée », par Félix Beaulieu :
- Une histoire de l'économie engagée : note d’intention
- Antiquité : l’apparition de la philanthropie
- 1860 : quand la coopération devient un mouvement
-
1860 : le paternalisme patronal, entre bienveillance, contrôle social et utopie industrielle
-
1870 : le bénévolat moderne, quand l'engagement devient un choix
-
1920 : l'État-providence, quand la nation se fait protectrice
-
1960 : le commerce équitable, quand consommer devient un acte politique
Tous les 15 jours, découvrez sur carenews.com un nouvel article à paraître dans cette série.